FRANCE | Portrait d'un Objecteur de croissance

07/01/10 | Pierre-Alexandre Charrier

Cette interview de Luc Anberrée, membre du Groupe Nantais de la Décroissance, est issue d'une sympathique rencontre autour d'une bonne table, un soir de novembre 2009.

Couper court à la consommation

Pour présenter votre association, le Groupe Nantais de la Décroissance, pourriez-vous nous expliquer ce que signifie être objecteur de croissance?

Tout d'abord, j'ai été membre d'un SEL (système d'échange local), entendu comme des personnes se présentant en-dehors du système marchand. J'ai trouvé très bien ce mode de vie pour arrêter de vivre avec la société marchande. Ce fût un revirement par rapport à ma vie passée. Alors que j'étais imprégné par les valeurs de la société de consommation, j'entendais parlé d'écologie. J'ai été séduit par le SEL que j'ai découvert en 1994.


Qu'est-ce qu'ils défendaient?

Ils disaient qu'il faut recentrer l'économie sur le local, et surtout qu'on peut sortir du système marchand. C'est une forme de troc multilatéral. A l'intérieur d'un SEL, les personnes font des échanges de savoirs, de savoirs faire, de services et même de biens mais en monnaie locale. Du coup, le fait de se servir d'une monnaie locale qu'on crée nous même permet de subvenir à nos besoins. Sur une feuille de papier, on note les services rendus. Dans les SEL, quand on rend un service à quelqu'un, quand on fait du débroussaillage par exemple, on gagne 50 grains de sel de l'heure. Avec ces grains de sel, je trouve n'importe qui dans l'association, et je troque ça contre des cours de piano. Dans l'organisation , il n'y a pas de hiérarchie.

Pour quelles autres raisons avez-vous été attiré par ce mode de vie?

Voilà des gens qui s'échappent du système marchand. Je trouvais ça formidable. Y a pas d'informations, ni de publicités, y a pas de TVA. De 1994 à 2005, j'ai vécu entre le système marchand et le système alternatif qui pouvait servir un jour à la civilisation comme substitution au système marchand si le capitalisme venait à s'écrouler.

Donc vous avez connu ce terme de la Décroissance seulement en 2005, qu'elle était votre point de vu alors?

Après ce retour à la ville, je suis devenu un forçat du travail et de la consommation. Ca ,en plus d'exercer mon métier de professeur, professeur d'anglais, je travaillais dans l'épicerie de mes parents. Et, j'étais imprégné de l'idéologie du travail, j'étais donc un « alcoolique » du travail. J'avais cette valeur travail d'encrer dans mon éducation, y compris les abus de la consommation effrénée.

Que pensez-vous du mouvement de Cheynet, ancien publicitaire, qui a lancé le mouvement des « casseur de Pub »?

Je n'ai pas d'opinion arrêté sur lui, j'ai rencontré des gens qui le détestent. Cheynet est à l'initiative des Casseurs de Pub (CDP) et du Parti pour la Décroissance (PPLD), donc des déchirements et des revirements. Ceci dit, il est à l'initiative du Choc de la Décroissance. D'un point de vu politique, Cheynet n'est pas très bon orateur comparé à Paul Ariès (politologue de la Décroissance) et Serge Latouche. Même si cela à pu paraître paradoxal qu'un publiciste devienne un « casseur de pub », il a eu somme toute un bon parcours.

En 1979, l'économiste Nicholas Georgescu-Roegen lançait le mouvement de la Décroissance, quel était votre opinion sur les questions écologiques?

Je ne connaissais pas sa pensée à l'époque, je l'ai découvert qu'en 2005. A l'époque, on était pour l'écologie, pour le retour à la nature, mais on a pas pris conscience que les ressources allaient s'épuiser, les richesses de la terre étaient infinies. De plus, on cherchait à fuir la société industrielle pour être plus près de la nature.

Aujourd'hui, votre chemin vous a mené vers un mode de vie basé sur la simplicité, vous vivez en colocation avec d'autres sympathisants aux idées de la décroissance, comment concevez-vous votre philosophie de vie?

En 1968, j'ai été amené à faire une rupture par rapport à mon mode de vie précédent, qui n'était pas axé sur la consommation. Mon objectif était de devenir professeur pour pouvoir consommer. En 1972 se réunissait le club de Rome. Je lisais des articles sur les questions écologiques dans le magazine, le Sauvage, un journal lié au Nouvel observateur, de tendance « alternative écologique ». En 1975, avec mes enfants et ma femme : nous décidâmes de faire un retour à la terre, ma femme s'occupait du jardin, comme beaucoup de soixante-huitards. J'ai été plus prudent, j'ai gardé mon métier. Au bout de deux ans, on s'est rendu compte que nous n'avions pas les savoirs-faire, car ça ne s'acquiert pas du jour au lendemain. Donc on a mis fin à l'expérience pour revenir à la ville. Les mots autarcie ou communauté étaient important. Sans vouloir être hippie, on vivait cette mouvance hippie.

En vu du score des Verts aux élections européennes, en juin dernier, vaut-il mieux qu'Europe Ecologie se rapproche ou se désolidarise des Verts ?

Je suis content du succès d'Europe écologie, vu que les Socialistes se sont placés autant dans le statut productiviste que ceux de la droite. Parmi les membres d'Europe Ecologie, certains veulent une croissance dite verte, soit nous vendre l'écologie au lieu de la préserver. Ce sont les capitalistes qui veulent se reconvertir et peindre les devantures, et attraper les gogos en leur faisant croire que la croissance verte protège la planète alors qu'elle la détruit.

Quel pronostic pour les élections régionales?

L'Adoc va devoir négocier avec Europe écologie car ils ne pourront pas être avec les Verts. Aux élections européennes, pas besoin de bulletin papier, j'étais contre le vote électronique et à Orvault, les objecteurs de croissance ont recueillis plus de voix qu'à Nantes car ils ont fait la démarche d'imprimer eux-même leur bulletin.

Est-ce que vous pensez être bien représenté par Nicolas Hulot ?

Le but de Nicolat Hulot est « faites ce que je dis mais pas ce que je fais ». La décroissance refuse ce mode de représentation éco-tartuffe. A priori il est sympa mais il est contradictoire par rapport à son comportement. Il est sponsorisé par les multinationales. La Décroissance, c'est une étape politique, c'est la redécouverte du collectif pour se ré-impliquer dans la politique. Sinon on va à la catastrophe.

Quel est le but des Objecteurs de Croissance?

Le projet des décroissants, c'est beaucoup de démocratie directe et d'auto-gestion mais le système de vie ne nous permet pas ça. Certains s'engagent et d'autres s'engagent pas car ce qui les intéressent, c'est de rester des groupes de citoyens car ils pensent que c'est contradictoire par rapport aux valeurs que l'on veut avancer. Car on est dans un système pyramidale.


Partagez-vous les idées de Besancenot d'une meilleure répartition des richesses, et à quel niveau ? ( intellectuel, culturel, économique )

 

Dans ma vision actuelle du monde, l'humanité dans son ensemble a fait fausse route depuis le XVIIIe, la révolution industrielle et l'exploitation à outrance des matières premières, du charbon du pétrole et des minerais. Cette exploitation à outrance des matières premières mène simplement à l'épuisement des ressources. On commence à prendre conscience qu'on va léguer à nos descendants une « terre épuisée ». On a exploité nos ressources en deux siècles et la civilisation occidentale est basée sur cette unique ressource. Ca fait marcher l'agriculture, devenue entièrement de nature chimique. Les sols sont complètement abimés, et on sait pas comment on va se sortir de tout cela. A un moment , ça va s'arrêter d'un coup. Avec le sol empoisonné par les produits chimiques, ils nous empoisonnent.


Quelle alternative à la démesure?

 

En Chine, on encourage l'exode rural. On a mis en place des politiques pour concentrer des moyens de production dans quelques mains d'individus, qui ne vont pas arriver à leurs fins. On ne pourra pas nourrir les 9 milliards d'humains. Ce qui est important, c'est l'idée de Pierre Gevart, qui a déclaré que « la famine mondiale est imminente », son message : « faisons vite marche arrière ».Quand on s'est trompé de chemin il faut revenir en arrière. Arrêtons l'exode rural pour revenir à l'exode urbain. Essayer de s'en sortir en recréant des cultures vivrières, que chacun puisse manger à sa fin. En 2013, même l'Europe va connaître la famine. On va être toucher de plein fouet par la pénurie en matières premières, comme les céréales. On va être touché. Ce sera la décroissance d'un point de vu économique.

Quelle direction la société doit-elle désormais prendre pour refonder l'économie sur une agriculture plus saine?

Il faut que la population redevienne majoritairement une population d'artisans, en se réappropriant les savoirs-faire que les paysans ne nous ont malheureusement pas transmis car ils étaient dénigrés. On les a considérer comme des « culs terreux ». On a ruiné les agriculteurs. Par exemple, l'Afrique a été inondée de produits bon marché. Du coup, les produits locaux étaient confisqués, et les paysans africains ne pouvaient plus vendre.

Rédacteur :
Pierre-Alexandre Charrier, Nantes France