ALLEMAGNE | Le mur de Berlin : une machine à tuer

04/11/09 | Cyril Berard

Thierry Noir est allé vivre à Berlin en 1982. Il avait facilement accès au mur puisqu’il habitait à côté. Il fut d’ailleurs l’un des premiers à le peindre, et nous explique pourquoi il le peint toujours aujourd’hui.

John Dunlevy

Europa : Vous êtes arrivé à Berlin en 1982. Quand avez-vous commencé à peindre le mur ?
Thierry Noir :
 J’ai commencé à peindre le mur de Berlin à la fin avril 1984. Mais je ne suis pas venu spécialement pour ça, j’habitais juste devant, donc ça s’est fait tout seul. C’était pas drôle cette vie un peu monotone à côté du mur, alors c’est un processus qui s’est fait un peu au jour le jour.

Qu’est-ce qui vous a motivé à peindre le mur ?
Parfois, alors que j’étais en train de peindre, les gens m’insultaient, me traitaient de tous les noms. Alors j’étais obligé d’arrêter de peindre pour leur répondre. Je disais qu’on avait beau mettre des kilos de peinture sur ce mur, il ne serait jamais beau, parce que c’était une machine à tuer. C’était un mur impossible à embellir. C’est ça que j’expliquais aux gens. Quand j’ai passé mon bac à Lyon, dans les années 1970, on ne nous a jamais parlé de Berlin, ni de l’Allemagne, alors j’ai été obligé de faire mes recherches sur le tas si on peut dire.

Vous le viviez donc vraiment comme un acte d’activisme politique...
Oui, c’est sûr. Comme je dis souvent : rien que le fait de pisser sur le mur, c’était déjà politique. Parce que le mur n’était pas la frontière. Le mur de Berlin a été construit environ à 5 mètres en retrait de la vraie frontière. Quand on était devant le mur,  c’était déjà Berlin Est, et il fallait faire attention de ne pas se faire arrêter.

Le mur était très surveillé des deux côtés. Certains clichés vous montrent en train de peindre du côté oriental du mur...
Ces photos ont été prises après la chute bien entendu, sinon cela aurait été complètement impossible à faire. On se serait fait tirer dessus immédiatement. Quand j’ai peint le dos du mur, c’était une espèce de revanche. Certains faisaient des trous dans le mur, et ces trous s’agrandissaient au fur et à mesure, à tel point qu’il était possible de passer à travers et de peindre le mur de l’autre côté. Mais c’était pour narguer ces soldats qui nous avaient tellement ennuyés pendant toutes ces années.

Le mur côté Est était-il peint également ? Peut-être y avait-il des artistes dissidents ?
Non, il n’y avait rien, le mur était blanc et gris. D’ailleurs c’était même impossible de s’approcher du mur parce qu’il était gardé. Il y avait des soldats en armes tous les 100 ou 200 m, et même le fait de marcher dans le secteur près du mur était interdit, parce que toute cette zone trop proche du mur était réservée aux gens qui y habitaient. Quand on n’habitait pas le quartier, on n’avait pas le droit de venir spontanément près du mur, il fallait demander la permission : par exemple « je veux voir ma grand mère, c’est son anniversaire », ou autre chose. Alors on autorisait cette personne à venir près du mur, sinon c’était interdit.

Comment est-ce que vous avez personnellement vécu la nuit du 9 novembre ?
Je rentrais chez moi vers 23h, quand je me suis retrouvé dans un énorme embouteillage au checkpoint Charlie. Comme on ne pouvait plus du tout avancer, j’ai laissé ma voiture et je suis allé voir à pied. J’ai passé la nuit à faire la fête avec les autres jusqu’à 4 heures du matin. C’était vraiment exceptionnel. Tout était possible, c’était une énorme débandade, les gens pleuraient, riaient, buvaient à la bouteille tout ce qu’on leur mettait sous le nez, ils s’embrassaient... C’était vraiment un truc à voir au moins une fois dans sa vie. Et je suis très content d’avoir vécu ça, c’était vraiment quelque chose à ne pas rater quand on habitait à Berlin.

Aujourd’hui vous êtes appelé pour repeindre la East Side Gallery, quel effet ça vous fait ?
Repeindre la East Side Gallery 20 ans plus tard, c’est devenu un symbole. Avant je peignais le mur pour le faire tomber, maintenant je le peins pour le conserver. Parce que des morceaux de mur, il y en a de moins en moins dans la ville, et ça devient presque pittoresque. La East Side Gallery, c’est quand même un morceau qui fait 1,3 km, et c’est le dernier morceau grâce auquel on peut vraiment se rendre compte de comment était la vie à l’époque avec ce mur. Loin d’être une œuvre d’art, ce mur était une angoisse. La seule façon de garder le mur aujourd’hui, c’est de le peindre. Ces peintures sont devenues plus ou moins un alibi pour permettre de garder le mur.

Comment est-ce que les jeunes allemands vivent cet anniversaire ?
J’espère qu’il pourront se rendre compte de comment était la vie avec ce mur. Je leur dis souvent que si on oublie son passé, il revient, et souvent encore plus fort.

Justement, qu’est-ce que ça vous fait à vous de voir l’UE cautionner des constructions de barrières ?
Chaque personne qui construit un mur le justifie toujours en disant « notre mur il est bon, l’autre était vraiment une honte ». En Israël, ils ne veulent surtout pas qu’on compare leur mur avec celui de Berlin ! Alors que l’histoire se répète...

Vous vous êtes porté candidat pour repeindre le mur à l’occasion du 50e anniversaire, en 2039. Quelle relation entretenez-vous avec ce mur ?
Maintenant c’est un devoir de mémoire qu’il faut faire. Il faut que quelqu’un explique que le mur c’était pas du béton pour peindre dessus mais que c’était quelque chose de violent. C’était une blague pour le 50e anniversaire, mais en même temps, dans 30 ans, il y aura toujours des murs, donc il faut quand même répéter toujours et toujours les mêmes histoires pour que les jeunes, un peu rigolards parfois, se rendent compte que c’est quand même quelque chose qui nous concerne.

Rédacteur :
Cyril Berard, Nantes France