EUROPE | Vers une délinquance chiffrée

12/10/09 | Emmanuel Lemoine

Bien que soumis à controverse, les fameux «chiffres de la délinquance» régressent depuis une dizaine d’année. Or l’insécurité reste omniprésente dans les débats publics. Les médias, les législateurs et les politiques retournent ce thème dans tous les sens, jusqu’à en oublier le sien.

Le sentiment d’insécurité a atteint un record depuis trente ans, entre février et mars 2002 lors de la campagne présidentielle, lorsque 16,34 % des Français déclaraient se sentir en insécurité (1). Étrangement, à la même période, les sujets de «justice et faits divers» ont augmenté de 126 % tous médias confondus (2), avant de diminuer de 50 % au lendemain du premier tour.
Ce sentiment d’insécurité continue, depuis cette période, à faire régulièrement la Une des journaux. La notion est pourtant ancienne ; pour preuve cette anecdote historique: en juin 1560, les officiers royaux ont reçu la mission de chevaucher sans cesse, accompagnés d’hommes d’armes, «pour aider à purger la province des gens malvivants» (3).
Les causes de ce sentiment sont multiples et complexes, mais la corrélation est simple entre la cohabitation de gens vivant chacun d’un côté d’un fossé socio-économique grandissant et la multiplication des incivilités. Même anodines (impolitesse, nuisance sonore ou manque de propreté), ces incivilités pèsent lourdement sur la vie en société. Et l’individu réagit en fonction de son environnement. Cette théorie est aussi connue sous le nom des «fenêtres cassées» (4). Des études montrent qu’un immeuble aux fenêtres brisées et non-remplacées subira des dégradations d’une croissance exponentielle. à l’inverse, les fenêtres qui auront été remplacées entraineront un respect naturel et pérenne du mobilier. Aussi l’état d’un quartier va induire le comportement de ses habitants.
Au sens propre, est délinquant celui qui commet un délit. Le délit étant une infraction au droit pénal, qu’il s’agisse d’un crime, d’un délit ou d’une contravention. Ce qui signifie que cela représente au total un bon paquet d’Européens : de l’automobiliste mal garé au meurtrier en série, en passant par la cliente qui vole discrètement un tube de rouge-à-lèvres dans un supermarché... Comment dès lors comptabiliser précisément les chiffres de la délinquance et prendre des décisions adaptées pour y répondre?

Des chiffres en baisse

La délinquance est mesurée par les statistiques criminelles qui dénombrent les infractions déclarées à la police et la gendarmerie ou qui résultent de leur activité. Mais ces statistiques ne suffisent pas à estimer son ampleur réelle, car elles ne tiennent pas compte des faits ignorés par les services de police. En 2008, le taux de déclaration, très élevé pour les homicides (95%), est en revanche très faible pour les viols (environ 30%), voire inexistant pour les fraudes (5%) (5).
De plus, l’activité policière reflète également d’autres travers de la société : les mises en examen et gardes à vue peuvent avoir des motivations abusives (le nombre d’actes étant depuis quelques années un élément d’appréciation pour le ministère de l’Intérieur), ainsi que les plaintes déposées (leur nombre a augmenté, mais pas celui des victimes) (6).
Or, si les chiffres européens montrent un accroissement des crimes et délits depuis les années 1950, dû aux concentrations de populations dans les villes, à la frustration conséquente de la société de consommation, cette tendance baisse dans de nombreux pays depuis une quinzaine d’années.

Des raisons simples

Il est difficile de dire si cette tendance sera confirmée dans le futur. Toutefois, des facteurs communs dans quasiment tous les pays occidentaux le laissent penser (7) : L’activité délinquante est fréquente, historiquement, chez les jeunes. Or, on constate majoritairement un allongement de la durée de vie des Occidentaux et, en revanche, un taux de natalité qui ne permet pas le renouvellement des générations. Ensuite, un cambriolage ou un braquage ne prend tout son sens que si l’on peut voler de l’argent liquide. Et, actuellement, que ce soient les banques, les particuliers ou tous les commerces susceptibles de disposer de beaucoup de monnaie fiduciaire, ceux-ci font tout pour réduire leurs stocks en dépôt. Enfin, à force de subir des crimes et des délits, les individus ont a priori tendance à prendre des mesures pour se protéger. Toutes ces causes additionnées ont contribué à réduire la délinquance en Europe durant ces 15 dernières années.
Même en terme d’agression physique, les chiffres sont à nuancer. Selon une étude européenne (8), elles auraient considérablement augmenté entre 1995 et 2000, de presque 50% en France, 25% en Allemagne et 118% en Angleterre et Pays de Galles. Mais selon les pays, l’acception d’agression est différente. Pour certain, les menaces sont incluses dans la définition légale. Cette hausse a deux autres raisons. D’une part, une plus grande sensibilisation de la société à ces crimes (campagnes de publicité, lobbying d’associations d’aides aux victimes). D’autre part, l’amélioration des moyens qui sont donnés aux victimes pour se défendre (numéro d’appel unique pour les victimes, développement de services de prévention en collectivités locales, etc.).

Un bon fond... de commerce
Malgré cela, de nombreux politiciens continuent de baser leur argumentaire électoral sur le thème de la sécurité et d’entretenir, par-là même, un sentiment de peur chez les citoyens. Cela justifie la mise en place de politiques sécuritaires destinées à rassurer ces derniers. Mais à force de se bouffer la queue, le serpent ne risque-t-il pas l’indigestion ?
Certes, les nouveaux visages du terrorisme depuis les attentats de Londres, Madrid ou New-York laissent planer sur les populations occidentales un sentiment de menace permanente, et donnent aux politiciens européens du pain sur la planche pour appliquer des mesures à la hauteur des risques potentiellement hypothétiques. Aussi, tout se passe comme s’il incombait subitement à l’État de développer un arsenal de mesures plus ou moins intrusives pour les libertés individuelles, plus ou moins répressives envers les «populations problématiques» (9). Vidéosurveillance, renforcement des dispositifs policiers, tazers, détection des comportements déviants dès l’enfance, contrôle des cyber-activités, fichage des pratiques politiques, syndicales ou associatives...
Les mesures «de précaution» sont nombreuses pour répondre à la pression sécuritaire installée dans une société où l’on ne sait plus très bien si le citoyen en bénéficie ou en souffre le plus. Face à un soit-disant besoin de sécurité grandissant, les services publics laissent bien souvent la place aux  entreprises privées pour remplir la fonction régalienne de «garantir à tout individu un droit [...] à la sûreté de sa personne» (10).

1. Statistiques Eurobaromètre, février. 2003.
2. Etude TNS-Sofres MediaIntelligence.
3. Rapport Peyrefitte intitulé Réponses à la violence, mené par un comité de juristes, psychiatres, sociologues ou architectes, et publié en juillet 1977 par la Documentation française.
4. George Kelling et James Wilson, professeurs américains en sociologie, The police and neighborhood safety, publié en mars 1982 chez Atlantic.
5. Le taux de déclarations désigne le pourcentage de crimes commis connu de la police. Chiffre de l’Observatoire national de la délinquance.
6. Laurent Mucchielli, La frénésie sécuritaire, 2008.
7. Maurice Cusson, criminologue canadien, dans Les États à l’épreuve de la sécurité, Presses universitaires de Grenoble, 2003.
8. European Sourcebook of Crime and Criminal Justice Statistics (2003).
9. Concept développé par Jean Danet, maître de conférences, laboratoire Droit et changement social, CNRS, Université de Nantes.
10. Article 3 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, 1789.

Rédacteur :
Emmanuel Lemoine, Nantes France