ALLEMAGNE | « Fidèle à la patrie et au peuple »

12/05/09 | Saskia Siebeneicher

Après l’interdiction de l’association juvénile d’extrême droite « Jeunesse allemande fidèle à la patrie » par le ministre de l’intérieur allemand Wolfgang Schäuble, qu’entreprend le gouvernement allemand face à la radicalisation de la droite ?

Vorstand beim NPD-Bundesparteitag 2006

Cette année, la République fédérale d’Allemagne fête simultanément deux évènements historiques : outre le soixantième anniversaire de l’existence de la RFA, on célèbre aussi, en novembre, le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Deux évènements qui ont symbolisé l’importance de la démocratie et du rapprochement des peuples pour les Allemands. Du moins, c’est ce que l’on pourrait penser. Comme presque partout ailleurs, il y a aujourd'hui en Allemagne des soi-disant ‘sociétés parallèles’, terme volontairement utilisé par des hommes politiques afin de designer des groupes sociaux aspirant à un régime qui est en contradiction avec le préambule humaniste de la constitution de leur pays. Jusqu’à ce qu’elle soit interdite par le ministre de l’intérieur fin mars, l’alliance juvénile « Jeunesse allemande fidèle à la patrie – association déclarée pour l’environnement, les citoyens et la patrie » (HDJ en allemand) faisait partie de l'une de ces sociétés parallèles, plus précisément d’extrême droite. L’interdiction prévoit également que ces « enjôleurs », comme les dépeint Schäuble, ne pourront plus se réunir à l'avenir, même en fondant une association sous un nom différent.

Camps avec un bunker du Führer et des cours en idéologie raciale
Si l’association pourrait sembler apolitique vue de l’extérieur, son abréviation, HDJ, rappelle celle des jeunesses hitlériennes (HJ) aux germanophones. De plus, les enfants et adolescents membres ont été éduqués selon l’idéologie nazie lors des diverses opérations et cérémonies communes. Ceci dit, les exercices de combat, pendant lesquels les garçons apprenaient à se servir des épées en bois d’un côté, et l’instruction des filles à leurs futures missions culinaires et ménagères de l’autre, appartenaient encore aux activités plutôt anodines dictées par l’emploi du temps aux camps HDJ. De même, à première vue, on pourrait juger secondaire que les campeurs aient porté des uniformes spécifiques qui permettaient aux initiés de repérer le rang du porteur au sein de l’association. À part cela, la programmation du camp obligeait les campeurs, dont la plupart était mineurs, à assister au jour le jour à des cours en idéologie raciale. L’objectif étant d’inculquer aux enfants à coups de trique la nécessité de la pureté sanguine pour assurer la persistance du peuple allemand. Les cours se déroulaient dans une tente où on affichait à l’entrée un panneau sur lequel on pouvait lire « Bunker du Führer ».
La plupart du temps, les mineurs avaient été inscrits à ces camps par leurs parents. À l’intérieur du bunker du Führer, ces mineurs passaient des épreuves régulières sur les données biographiques et les ‘conquêtes’ des personnalités nazies connues. De plus, on rabâchait aux enfants la version euphémistique du déroulement des évènements sous l’Allemagne hitlérienne des années 1930 et 1940 : « Qui a déclenché la Deuxième Guerre mondiale ? ». Dans le bunker du Führer, l’unique bonne réponse était : « les Alliés ».  Le retour à sa propre supériorité prenait des proportions de plus en plus nationales-socialistes. C’est pourquoi les gardiens du camp n’ont pas réagi quand ils ont vu qu’un handicapé mental, fils d’une ancienne dirigeante du Parti national-démocrate d’Allemagne (NPD), est devenu victime des autres campeurs. Ceux-ci le bâillonnaient, l’enfermaient et le maltraitaient. Tout de même, cet incident a fini par changer l’opinion de la mère, qui n’a plus envoyé ses cinq enfants dans le camp de la HDJ. Depuis que la mère a quitté le parti, sa famille fuit son propre passé. Désormais, les enfants musiciens de l’ancienne commandante du NPD en Basse-Saxe peuvent à nouveau écouter et jouer des chansons composées par des Juifs. Patrimoine que la HDJ avait sévèrement interdit aussi bien aux camps qu’à la maison.

Le gouvernement allemand et sa manière schizophrène de combattre la xénophobie et la dénégation de la Shoah
L’association a été fondée en 1990 et a compté jusqu’à 400 membres actifs, même si les chiffres, non connus, dépassent largement cette marge. La HDJ avait pour objectif prioritaire de former les participants à devenir la future élite d’extrême droite censée un jour propager son idéologie aussi bien raciste qu’antisémite, en tant que groupe parlementaire du NPD au niveau national. Aujourd’hui, la majorité des parlementaires allemands préférerait interdire le NPD aussi vite que possible. Cependant, cette tentative a déjà été stoppée une première fois par le Tribunal constitutionnel fédéral. À l’époque, les preuves qu’on fournissait pour révéler les traits anticonstitutionnels du NPD étaient insuffisantes (voir ci-dessous pour plus d’informations).
Ce que les Allemands font ou ne font pas dans l'espoir de concrétiser leur volonté – en partie maniaque – d’assurer la plus grande diversité (ici la diversité de partis) tout en essayant d’éviter la moindre confrontation, semble parfois presque schizophrène. Par exemple, celui qui nie publiquement la Shoah sur le sol allemand transgresse l’article 130 ‘Incitation à la haine raciale’ du code pénal et est puni d’une «peine de prison pouvant aller jusqu'à cinq ans ou d’une amende». Alors comment expliquer que le membre de la Fraternité sacerdotale Saint Pie, l’évêque catholique Richard Williamson, puisse prononcer cette même dénégation en Allemagne pour enfin échapper à une condamnation judiciaire ? Il a, de plus, tenu ces propos devant la caméra d’une chaîne de télévision suédoise. Bref, l’évidence des preuves à la charge de Williamson ne pourrait guère être moins contestable. Comment expliquer qu'en contrepartie le gouvernement allemand continue à recommander aux services administratifs de ne pas autoriser les plaques d’immatriculation personnalisées contenant les lettres ‘KZ’ (abréviation de Konzentrationslager, « camp de concentration » en français) ou ‘SS’ ? Au quotidien, la visibilité du NPD et de Williamson, qui proclament une conception du monde clairement empreinte de xénophobie, est sans doute plus néfaste que de simples plaques d’immatriculation sur lesquelles figure, entre les lettres de la commune et les chiffres, un ‘KZ’ ou un ‘SS’.
Malgré tout, cinq ministres de l’intérieur des Länder ont présenté, début mai, un dossier ayant pour objectifs de prouver l’aspect anticonstitutionnel du NPD en recourant à des sources publiques, et d’accélérer une nouvelle procédure d’interdiction du parti. En élaborant ce dossier, ils ont pris en considération la citation suivante récemment prononcée par Udo Pastörs, leader du NPD en Mecklembourg-Poméranie : « La grippe porcine ne sévit pas seulement au Mexique. La grippe porcine intellectuelle sévit aussi dans nos universités, et pas très loin d’ici, notamment sous la présidence d’Andrea (il veut dire Angela) Merkel dans la Knesset aux bords de la Spree ». Outre le fait que les propos de Pastörs soient visiblement anticonstitutionnels, il attaque nombre de dirigeants de la « République juive » d’Allemagne avec ses injures antisémites blessantes.
Après la présentation du dossier, le porte-parole du Ministère de l’intérieur national a eu une réaction accablante en le jugeant « trop peu sérieux ». D’après lui, et contrairement à leur intention initiale, les ministres régionaux faisaient plutôt de la publicité gratuite pour le NPD. En effet, le dossier déposé n’a rien changé aux intentions du Ministère de l’intérieur, qui ne prévoit pas de déposer une nouvelle plainte contre le NPD pour anti-constitutionalisme.

Le Parti national-démocrate d’Allemagne (NPD)
Le parti a été fondé en 1964, simultanément au Procès d’Auschwitz à Francfort (1963-1966). Les audiences du procès ont duré trois ans et ont signifié pour la RFA la première confrontation juridique et autonome à son passé nazi – presque vingt ans après la fin de la guerre. Lors du Procès de Nuremberg (1945-1949), c’étaient les Alliés qui engageaient des poursuites contre les principaux criminels de guerre allemands.
Actuellement, le NPD occupe des sièges dans deux assemblés en Allemagne de l’Est : en Mecklembourg-Poméranie, le parti compte six députés sous la présidence d’Udo Pastörs, et en Saxe, où il a obtenu huit sièges lors des dernières élections régionales. La popularité du parti varie selon un écart diminuant de l’Est vers l’Ouest de la république. Depuis sa fondation et en raison du quorum des 5%, le NPD échoue à l’entrée au Bundestag (Parlement allemand). Le NPD n’est pas non plus représenté au Parlement européen, quoique le président national du parti, Udo Voigts, s’attende à ce que ce pas soit franchi en juin 2009. En comparaison : la France envoie actuellement sept députés du Front National à Strasbourg, dont Jean-Marie et Marine Le Pen.
En 2003, une procédure d’interdiction du NPD a échoué à cause de preuves insuffisantes. À l’époque, la Direction de la sécurité du territoire allemande avait introduit clandestinement les soi-disant « V-Männer », des hommes de confiance, à l’étage de la direction du NPD pour qu’ils enquêtent sur la fidélité à la constitution du parti ou la réfuter, le cas échéant. Après que le NPD a démasqué plusieurs fonctionnaires travaillant dans sa direction, les preuves rassemblées par ceux-ci ont permis de poursuivre le parti en justice. Suite à quoi le Tribunal constitutionnel fédéral a vite ordonné un non-lieu. Les juges ont justifié leur récusation par le fait que les preuves exposées par les fonctionnaires ne permettaient pas de distinguer les propos des « V-Männer » de ceux des véritables leaders du NPD.

 

Rédacteur :
Saskia Siebeneicher, Freiburg Allemagne
Traducteur :
Saskia Siebeneicher, Freiburg Allemagne