Pris dans la tourmente de la crise financière, les Islandais sont tentés de reconsidérer leur traditionnel euro-scepticisme. Mais ce retournement est principalement motivé par des considérations économiques, et l'urgence des besoins de l'île s'accorde mal au rythme des institutions de Bruxelles.
La crise financière a frappé l'Islande de plein fouet. Au cours des deux dernières décennies, l'île était devenue une place financière de dimension mondiale, dotée de banques puissantes capables d'irriguer, grâce à leurs revenus, l'ensemble de l'économie insulaire. En quelques semaines, tout l'édifice s'est écroulé. Certains économistes tiraient la sonnette d'alarme depuis le début de l'année 2008, mais qui écoute les Cassandre?
Pour « l'Islandais moyen », le choc est rude : nombreux sont ceux qui ont vu leurs économies fondrent soudainement. Leurs actions ont suivi la débâcle des banques qui, hier encore, affichaient une réussite insolente. À ces pertes s'ajoute la hausse vertigineuse des remboursements de prêts contractés en devises étrangères.
Le cours élevé de la couronne islandaise suscitait un vif intérêt pour ce type d'emprunt, mais la monnaie insulaire est aujourd'hui au plus bas.
Adopter l'euro "à la hussarde"
L'économie réelle est également touchée. Le chômage affichait un taux de 1,3 % en 2007, il approche les 7 % aujourd'hui. L'inflation a, elle, frôlé les 20% en décembre. Autant dire que face à une telle situation, certains sont prêts à tout, y compris à envisager une candidature à l'Union Européenne.
La question en vient même à diviser le premier parti islandais, l'anti-européen Sjálfstæðisflokkur (Parti de l'Indépendance, conservateur). Le parti de gauche et des Verts, Vinstrihreyfingin - grænt framboð, qui participe au gouvernement formé le 1er février, s'interroge lui aussi.
Mais bien plus que l'UE, c'est l'euro qui tente les Islandais. Et tout de suite. C'est là que le bât blesse. Il ne peut être question de passer par la voie « officielle » : longue procédure d'adhésion à l'UE, puis d'adoption de la monnaie unique. Adopter l'euro nécessite de maintenir une dette publique sous les 60 % du PIB, un déficit public à moins de 3 %... Ce qui, aujourd'hui, est tout sauf le cas.
Certains envisagent donc une adoption « à la hussarde », par achat massif de la devise européenne et le remplacement de facto de la couronne islandaise par l'euro dans les échanges commerciaux. Mais cette solution est loin d'être une panacée. D'abord la BCE ne verrait pas ce « coup de force » d'un bon oeil. Par ailleurs, au cours actuel des deux monnaies, un tel achat coûterait très cher à des finances bien mal en point. Enfin, une couronne faible, comme c'est le cas aujourd'hui, avantage l'un des piliers de l'économie islandaise : l'industrie de l'aluminium.
Solidarité scandinave
L'idée européenne est loin de toucher le coeur des Islandais. Tout au plus leurs portefeuilles. Les opinions ont fortement fluctué au gré de la crise, depuis le choc de l'automne jusqu'à la résignation et la colère du début de l'hiver, et à la formation d'un nouveau gouvernement minoritaire de gauche le 1er février dernier.
Alors que les sondages indiquaient en octobre près de 70 % d'opinions favorables à une adhésion à l'UE, les Islandais y sont aujourd'hui opposés à 66%.
Les appels du pied à Bruxelles ont débouché sur une proposition de procédure d'adhésion rapide, c'est à dire en 2011. Mais les partis politiques islandais se montrent à présent plus prudents sur leurs projets européens, suivant en cela leur opinion publique.
Et c'est vers son riche partenaire, la Norvège, que se tourne désormais ostensiblement l'Islande, cherchant à négocier avec elle des accords financiers. En novembre dernier, le grand voisin scandinave lui a proposé un prêt de 500 millions d'euros.
Pour Steingrímur J. Sigfússon, le ministre des Finances, « la Norvège a démontré qu'elle était, avec les îles Feroé, notre meilleur voisine ». Autrement dit, « nous n'avons pas besoin de l'UE ». Et il y a fort à parier que la Norvège ne refusera pas d'aider un des derniers bastions anti-européens du continent à se tenir à l'écart de Bruxelles...
La République d'Islande ne semble pas encore prête à écrire son nom dans la saga européenne.
Rédacteur :
Vincent Rey, Tromso Norvège