EUROPE | « Un nouveau mode de vie »

07/04/09 | Charles Ayats

Marie-Joseph BERTINI est maître de Conférences à l’Université de Nice Sophia Antipolis, elle nous explique pourquoi les logiciels libres constituent bien plus qu’une évolution technique, mais une révolution anthropologique : un nouveau mode de vie ; pourquoi le projet de loi hadopi récemment voté par l’Assemblée nationales est une initiative immature ; et pourquoi il convient d’être attentif au développement toujours plus ambitieux de l’entreprise Google.

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Les gouvernements européens adoptent depuis quelques années les logiciels libres pour leur administration. Simple enjeu économique ou réelle volonté émancipatrice ?
L'administration britannique est particulièrement représentative de ce mouvement européen. L'attrait pour le modèle open source s'explique en priorité par les qualités dont les logiciels libres ont fait la preuve avec le temps. Ils ont réussi à allier leur image avant-gardiste et libertaire avec la garantie de produits sérieux dont la fiabilité ne se dément pas à l'usage. Ce point étant assuré, la conversion au modèle open source permet à ces gouvernements d'afficher leur modernité et d'amplifier les enjeux à la fois technologiques et symboliques des produits issus du "monde du libre". L'impact économique sera réel : ces logiciels permettent à ces derniers de réaliser des économies substantielles et de franchir les obstacles liés à la définition des standards et des normes technologiques. Ce faisant, ces gouvernements vont peser indirectement sur les logiciels- propriétaires classiques en les forçant à ouvrir leurs standards et à créer des produits plus souples, davantage axés sur les besoins des utilisateurs.

Quel rôle peut jouer le Libre au sein des structures pédagogiques telles que les établissements scolaires? Est-ce un réel enjeu d'éducation, et par extension un enjeu de société?
Par extension, tout ce qui est dit plus haut s'applique au monde de l'éducation. Cependant le domaine pédagogique ouvre sur des enjeux spécifiques, plus intéressants encore que ceux que je viens de décrire. Le modèle open source constitue une métaphore particulièrement pertinente de ce qu'est l'éducation, l'apprentissage, la production et la transmission de connaissance : un dispositif toujours ouvert, inachevé, incomplet dont la richesse provient des complexifications progressives, fruit des interactions multiples, des apports variés et divergents. Par ailleurs, l'usage des logiciels libres dès le plus jeune âge permet à chaque enfant/adolescent d'instaurer un autre rapport au monde informatique qui quitte la sphère de la production industrielle pour devenir un produit de l'activité libre et singulière de chacun en articulation avec le travail de tous. Cette informatique révolutionne le rapport des individus et des groupes à leurs outils et partant, débride leurs capacités d'invention et d'innovation.

La libération des moyens de production entraîne des changements d'organisation sociétale, qu’advient il au niveau de la personne ?
Devenir "sujet de son histoire" selon la belle expression de Michel de Certeau est l'une des conséquences directes sur l'individu de cette libération. Marx nous expliquait que l'organisation des moyens de production façonne l'organisation de nos sociétés. Il est plus que probable que l'impact sur les individus sera encore plus fort. En permettant à chacun/e de devenir producteur de sens, de prendre conscience de la singularité et de l'originalité de son "point de vue" (littéralement de l'endroit d'où il perçoit le monde), l'informatique libre est davantage qu'une informatique : un nouveau mode de vie, de penser, et de relation au monde. De ce fait, elle autorise cette "mutation anthropologique" que le philosophe Cornelius Castoriadis appelle de ces vœux et dont il fait la caractéristique du passage de l'hétéronomie à une autonomie ouverte et imprévisible. Cette informatique libre augmente l'incertitude, celle des individus et celle des sociétés ; elle n'a pas à être rassurante, ni inquiétante. Elle n'est pas une fin en soi : juste le moyen de créer davantage d'imprévu et de désordre, c'est-à-dire cela même dont toutes les organisations sociales ont toujours cherché à conjurer le péril jusqu'ici.

La récente loi d'Internet et Création (dit loi Hadopi) va à l’encontre de la philosophie du libre. Pourquoi  endiguer autant le réseau Internet ?
Précisément pour les raisons qui précèdent. Le propre des États et des gouvernements et de prévoir le comportement des individus et des groupes qui composent leurs sociétés. Les réseaux numériques permettent d'échapper à cette "orthopédie sociale" dont tout pouvoir hiérarchique et vertical procède, comme nous le rappelle opportunément Michel Foucault. Comment garder la maîtrise d'un corps social appelé à utiliser davantage les réseaux comme force d'émancipation et d'autonomisation ? Comment parvenir à contrôler les pratiques, les comportements, les modes de vie quand ces derniers se pluralisent, se reconfigurent et inaugurent de nouvelles formes d'être-ensemble et d'être soi ? La loi Hadopi est toute entière le reflet de cette peur et de la crispation qu'elle engendre. Elle exprime à quel point l'idée que les gouvernants se font de leur peuple est celle d'un grand enfant, trop immature pour se gouverner lui-même. Ce faisant elle montre aussi à quel point ces mêmes gouvernants n'ont pas compris combien notre monde a changé d'abord et ensuite qu'il n'y aura aucun retour en arrière possible, ni en fait, ni en droit comme le montre la très grande réticence de la Communauté Européenne à légiférer dans le sens d'une restriction des libertés numériques.

Google, contrairement à Microsoft, propose sa suite logicielle gratuitement. De plus, il aide la communauté Open source (1) en fournissant une plateforme de mise en relation, l’esprit du libre déjà phagocyté ?
Google est le grand gagnant de la chute de Microsoft mais il n'aspire qu'à prendre sa place. Les fondateurs de Google ont eu l'intelligence, à la différence de Bill Gates, de comprendre que les réseaux numériques constituaient le nouveau paradigme. Gates l'a compris trop tard et son système est fondé sur une double erreur : la croyance en la pérennité des logiques propriétaires d'une part ; l'incompréhension du rôle central des réseaux ouverts d’autre part. Brin et Page (2) surfent sur la vague laissée libre par Microsoft mais ce faisant, iront-ils beaucoup plus loin ? Ils sont eux-mêmes à la recherche d'un modèle économique qui est loin d'être stabilisé. Leur tentative d'hégémonie sur un monde qui se veut libre, ouvert et autonome, ne sera pas davantage acceptée que celle de Microsoft. La googlelisation du monde passe en effet  par une étape fondamentale : la maîtrise des méta-données. Ce qui devient crucial aujourd'hui c'est de savoir qui utilise quelles données, pour en faire quoi et avec quels effets. C'est à cet endroit que Google tente de prendre position, et qu'il peut devenir redoutable. De même le développement de la "Cloud Computing" (l'informatique en nuages) visant à faire migrer la totalité de nos données, y compris très sensibles, vers des serveurs surdimensionnés, participe de cette emprise orwellienne. S'il faut être très attentif et demeurer sur nos gardes, rien ne permet de dire à l'heure actuelle que Google réussira son pari. Tout cela dépend encore entièrement de nous et de notre compréhension fine des enjeux du développement de l'entreprise Google.



[2] Fondateurs de Google

Rédacteur :
Charles Ayats, Nantes France