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EUROPE | « Le meilleur a le pouvoir »

08/04/09 | Sophie Girard

Stéphane Raimbault est développeur au sein du projet Gnome (1). Sa vision d’ «ingénieur du Libre» permet de mieux cerner le fonctionnement et l’éthique de l’Open source. Un hacker passionné par le travail en réseau et l’intelligence collective.

gnome, gnome.fr

Journal Europa : Quel est votre parcours et comment êtes-vous arrivé au Libre ?
Stéphane Raimbault :
J’ai une formation d’ingénieur. à l’université, j’ai très vite commencé à m’intéresser aux logiciels... libres ! Et c’est une distinction importante. J’y suis venu en 96-98, avec les débuts d’Internet, qui facilitait l’échange et le partage de codes sources. J’étais dans un environnement scientifique, donc mes collègues avaient déjà la démarche de partager leurs travaux et les résultats de leurs recherches. Il était donc naturel d’appliquer la même méthodologie à l’informatique. On a commencé à s’équiper pour surfer sur Internet, pour échanger des choses, et nous nous sommes intéressés aux logiciels libres. Nous avons déployé de nombreux services au sein de l’université qui avaient vocation à promouvoir Internet et à être utilisés par les étudiants. Différents projets ont été réalisés, des bornes interactives pour les étudiants, on a animé quelques sites web, on a travaillé sur différentes choses liées au Web. Ensuite j’ai continué mes études, je suis allé travailler, et je me suis toujours intéressé à ce qui existait dans le monde du logiciel libre. Donc c’est assez naturellement que j’ai continué à les utiliser quand j’ai commencé à travailler. J’ai d’ailleurs fait des choix en entreprise basés sur ces logiciels.

C’est donc un vrai choix que celui du Libre ? Quel est le moteur de cette motivation, de cette éthique ?
Oui, c’est un vrai choix. Il y a plusieurs facteurs à ça. Je crois que le tout premier est que je n’étais pas satisfait de la qualité des logiciels issus du monde propriétaire, essentiellement ceux de Microsoft. Ce sont de bons produits malgré tout, mais je rencontrais trop de problèmes, trop de bugs, trop d’instabilité. En plus, ils imposaient leurs choix, qui étaient souvent commerciaux, sans laisser aux utilisateurs la liberté de choisir. Par exemple, vous avez un document qui a été écrit dans un format et puis le lendemain on vous dit : «Eh bien maintenant la nouvelle version fonctionne différemment.» Leur performance sur le réseau était catastrophique. Par exemple, quand Internet a débuté, leurs systèmes ne permettaient pas la mise en réseau. Ce sont des problèmes pratiques.
Et puis l’autre point, c’est le côté technique : lorsque j’ai un problème, je ne veux pas appeler un service ou une assistance par téléphone en disant : «Voilà j’ai un problème, ça ne fonctionne pas» et attendre qu’on veuille bien corriger mon problème, ce qui peut prendre des mois. Quand je trouve des problèmes, je peux directement discuter avec le développeur sur le projet. S’il n’a pas le temps et que moi j’ai la compétence, je vais creuser et résoudre le problème moi-même, soumettre un correctif. Le problème est traité dans la semaine et c’est clos.

Quel temps consacrez-vous à Gnome en moyenne ?
Disons que c’est variable, je m’organise selon mes libertés. ça peut aller de trois ou quatre heures par soir ou l’après-midi, pendant la sieste des enfants. Il y a des périodes de rush et des périodes plus calmes. Je suis venu à ce projet essentiellement par l’effort de traduction, parce qu’il était mal traduit en français et ça m’agaçait de voir des chaînes mal traduites à l’écran. La particularité de ce travail est qu’il est très intense sur la fin. D’abord les développements sont réalisés, puis l’interface est figée, et là interviennent les traducteurs pour traduire toutes ces chaînes de l’anglais vers leur langue maternelle, et s’en suivent environ 3 semaines très intenses.

Comment peut-on collaborer à Gnome et quelles sont les compétences requises ?
Il y a deux sortes d’accès à la collaboration. Quand vous faites un correctif sur un logiciel, il doit être approuvé par quelqu’un, le mainteneur, responsable du module. Puis il y a des gens qui ont un accès direct et peuvent «commiter», c’est à dire faire des modifications sur le serveur officiel, serveur de référence sur lequel se trouve la version reconnue par tous et approuvée du programme. Mille personnes ont accès au référentiel et peuvent effectuer un changement. J’en fais partie. J’ai eu ce droit d’accès d’abord comme coordinateur de la traduction française, et maintenant je m’en sers pour contribuer à un autre programme qui permet de coordonner l’effort de traduction et de coordonner toutes les équipes via un processus de relecture. L’environnement est traduit en 48 langues. Au sein du projet Gnome il existe des gens qui ne connaissent rien à la technique mais qui sont des acteurs importants, parce qu’ils font des remarques, travaillent sur du contenu pour le site web, préparent des réunions ou des meetings, organisent les notes qui ne nécessitent pas forcément de connaissances techniques. Il existe aussi des gens qui sont de simples utilisateurs, hors de la communauté d’un projet, qui vont jouer le jeu d’avoir la toute nouvelle version, et font naturellement remonter les problèmes. C’est une communauté importante du Libre et c’est la grande force de l’Open source.

Comment se structure le Libre en interne ? Quel est son modèle hiérarchique ?
C’est un point important. Les logiciels libres fonctionnent beaucoup sur la méritocratie. Le meilleur a le pouvoir. C’est tout l’inverse de ce qui peut se passer en entreprise où la structure est définie par une hiérarchie imposée par la direction. Dans le Libre, la personne qui va être reconnue n’est pas celle qui parle le plus fort ou qui a le plus grand charisme, c’est celle qui offre les meilleurs choix techniques, les meilleures solutions. Donc parfois les rôles changent. Ce qui est important dans un projet open source, c’est la reconnaissance. Lorsque quelqu’un contribue ou a contribué, il aime au moins voir son nom inscrit quelque part, pour que son travail soit reconnu par ses pairs. C’est un moteur important de la motivation.

Vous considérez-vous comme un hacker ?
En fait, le terme est souvent confondu avec cracker, dont la vocation est de s’introduire dans un système. Le hacker est quelqu’un qui aime programmer. Pour lui, c’est un vrai plaisir. C’est la définition que j’ai du hacker. Donc oui, je suis passionné, j’aime le développement, disons que je me considère comme un hacker

 

Note
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1. GNU Network object model environment. Le projet Gnome est un logiciel libre qui fait partie du projet GNU. Il vise à offrir à ses utilisateurs et développeurs un contrôle total de leur environnement, de leurs applications et de leurs données. www.gnomefr.org

 

 

Rédacteur :
Sophie Girard, Nice France