EUROPE | Éducation et développe... ment

08/04/09 | Maxence Delorme

L’accès à l’informatique et à Internet est un levier pour l’éducation en Afrique, c’est aussi un business énorme pour les propriétaires de logiciels. La marmaille et les pauvres comme futurs clients ?


Christian Gail
Siegen Allemagne

Il y a quatre ans, l’école maternelle des Bois à Paris s’est équipée d’ordinateurs récupérés auprès d’entreprises ou particuliers, afin d’initier ses élèves aux joies de l’informatique. Mais «s’est vite posée la question des systèmes d’exploitation pour lesquels nous ne disposons pas de licences», expliquait Thierry Xavier (1), l’instituteur. Une bonne occasion d’éduquer aux logiciels libres dès le plus jeune âge ? C’eut été sans compter sur Microsoft Fresh Start, l’un des programmes de Partners in Learning, qui a délivré gratuitement à l’école des Bois une cinquantaine de licences Windows 2000 et l’encyclopédie Encarta. Une aubaine financière pour cette école qui peut utiliser gratuitement des logiciels propriétaires (lesquels nécessiteront des mises à jour et évolutions payantes). Un joli coup pour l’entreprise de Bill Gates qui noyaute les machines et fidélise aussi les enseignants de l’école et toutes les générations de futurs consommateurs qui useront ses bancs. Mais la France est loin d’être le pays prioritaire et le programme Partners in Learning (PIL) s’implante particulièrement dans la plupart des pays où l’informatique libre se développe. De deux choses l’une, soit Microsoft agit par pure philanthropie dans les pays émergents, soit il entrevoit un marché potentiel et cherche à couper l’herbe sous le pied de l’alternative libre...

«Nous implantons une technologie et des outils dans des environnements éducatifs concrets afin [...] d’améliorer la réussite scolaire dans le monde entier», explique Ralph Young (2), Vice-président chargé du Worldwide Public Sector chez Microsoft. En effet, avec bientôt 72 000 écoles dans une centaine de pays, Ralph Young cible un marché potentiel assez large ! Depuis son lancement en 2003, le programme PIL a équipé plus de 121 millions d’élèves et 5,5 millions d’enseignants, et il ne cesse de croître. En mars 2008, la société annonçait un financement supplémentaire de 235 millions de dollars pour cette initiative, et presque 500 millions sur les dix prochaines années.

Burkina, face aux contrats
Alors que la plupart des pays ont accueilli ce programme à grand renfort de partenariats et d’éloges gouvernementaux, en revanche au Burkina Faso, une vaste polémique a accompagné l’arrivée de cette nouvelle collaboration public/privé en 2005. L’association Nouvelle technologie Burkina Faso (NTBF) a alerté sur le sens commercial caché de ce partenariat. Pour NTBF, l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) est un enjeu majeur d’éducation et d’autonomie économique dans les pays africains. L’association y voit une solution pour pallier aux pénuries d’enseignants et de ressources documentaires, grâce au e-learning, à l’isolement et aux coûts des communications, avec les courriers électroniques.

En avril 2008, Ouagadougou accueillait le 2e Forum africain sur les meilleures pratiques dans le domaine des NTIC, lors duquel le PDG de Microsoft, Steve Ballmer en personne, est venu affirmer – en toute transparence – la bonne santé de son chiffre d’affaires sur le continent africain, «supérieur cette année à celui réalisé en Chine» (3). Accessoirement, ce petit séjour africain lui aura aussi permis de conclure des contrats juteux avec les gouvernements d’Angola, du Maroc, du Sénégal et du Burkina Faso pour équiper les écoles en ordinateurs et logiciels.

À l’échelle internationale, la vindicte contre ces pratiques n’est pas très virulente non plus. L’Unesco a un positionnement ambigu sur ces questions. Les accords conclus en septembre 2007 avec Curriki, communauté internationale d’e-learning, qui prévoient la coopération avec les ministères de l’Éducation nationaux pour travailler «au développement de contenu éducatif à accès libre et former les professionnels à la technologie des logiciels libres» (4). Ces engagements sont en totale contradiction avec d’autres accords conclus en novembre 2004 avec Microsoft, prévoyant des équipements massifs de systèmes propriétaires dans les pays en voie de développement. Ce paradoxe fut notamment soulevé lors des Rencontres africaines du logiciel libre, qui ont vu le jour à Ouagadougou. La 3e et dernière édition à Rabat (Maroc) en 2007 avait pour thème «le logiciel libre dans l’éducation» (5). Leurs conclusions pourraient bien intéresser l’Unesco !

 

Notes
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1. www.ec-2-bois.scola.ac-paris.fr

2. Communiqué diffusé par Microsoft le 15 janvier 2009.
3. Tournée africaine de Microsoft.Avril 2008, Centre sur les politiques internationales des TIC d’Afrique du Centre et de l’Ouest.www.cipaco.org

4. L’Unesco soutient le développement et la libre diffusion de matériel éducatif. 09 octobre 2007, Unesco. www.portal.unesco.org

5. Rencontres africaines du logiciel libre.www.rall.logiciels-libres.org

 

 

Réduire la fracture et s’émanciper
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La Conférence des Nations Unies sur le développement (CNUCED), dans le cadre de son rapport annuel sur le Commerce électronique et développement, a mesuré pour la première fois l’impact des logiciels libres en 20031. En conclusion, elle préconisait l’utilisation des logiciels libres pour réduire la fracture numérique, inciter à la concurrence et réduire les coûts d’équipement. Le rapport note notamment que « même si ce n’est pas son faible coût qui incite, globalement, au développement du Libre et de l’open source, cela peut accélérer son adoption dans les pays en voie de développement. L’argent dépensé en licence pourrait être mieux utilisé pour former des experts en technologies de l’information ».
Mais le Libre ne représente pas qu’un enjeu « économique ». Il permettrait à ces pays de s’affranchir d’une dépendance qui est également politique et juridique. Le continent asiatique l’a bien compris, puisque plusieurs pays prévoient sans complexe une stratégie de développement non propriétaire. L’Inde, l’Indonésie et la Thaïlande sont les premiers à avoir franchi le cap. Le constructeur HP fourni désormais des ordinateurs équipés en GNU/Linux aux particuliers et PME. La Chine, la Corée du Sud et le Japon sont même allés plus loin en co-créant une version asiatique de Linux, adaptée à leurs besoins. Ainsi en 2004, Asianux 2.0 voit le jour. Avoir la maîtrise des logiciels, c’est avoir la maîtrise de son développement.
1. United Nations Conference on trade and development, www.unctad.org

Rédacteur :
Maxence Delorme, Nantes France