EUROPE | Libre n’est pas gratuit

08/04/09 | Julien Fournier

Face aux monopoles des systèmes propriétaires, le Libre développe un modèle économique viable et éthique, basé sur le respect des clients, des collaborations entre les éditeurs et une répartition juste des richesses...


Christian Gail
Siegen Allemagne

La métaphore est souvent utilisée : Microsoft est une cathédrale. La plus grande de celles, peu nombreuses, qui règnent sur le monde de l’informatique. Comme toutes les cathédrales, elle est majestueuse, secrète, pleine de vénération, et surtout très puissante. Le premier à utiliser le terme est Eric Steven Raymond, informaticien et journaliste américain, quand il écrit, en 1997, La Cathédrale et le Bazar, qui explique selon lui les raisons du succès des logiciels libres face aux grands groupes propriétaires.

Révolution méthodologique
Eric S. Raymond n’est pas un novice : informaticien de formation, hacker à ses heures perdues, il fût l’un des premiers contributeurs du système d’exploitation GNU, et a longtemps collaboré aux développements d’Unix, entre autres. Pourtant, en 1993, quand il découvre Linux et la méthode de travail de son géniteur, Linus Torvalds, il comprend qu’il s’agit d’une profonde révolution méthodologique.
À l’opposé des grands logiciels (et systèmes d’exploitation), qui se construisent comme des cathédrales, «soigneusement élaborées par des sorciers isolés ou des petits groupes de mages travaillant à l’écart du monde» (1), la communauté Linux ressemblait à un grand bazar, «grouillant de rituels et d’approches différentes [...] à partir duquel un système stable et cohérent ne pourrait apparemment émerger que par une succession de miracles». Mais il faut croire que les miracles existent, puisque que Raymond analyse la méthodologie et la rationalise : les développeurs du Libre réussissent mieux que ceux qui travaillent pour de grandes firmes parce qu’ils sont motivés, et prennent plaisir à fabriquer des logiciels qu’ils aiment ; ils se basent essentiellement sur le travail d’autrui, le réutilisent et l’actualisent à volonté, gagnant ainsi un temps précieux ; la grande communauté de testeurs et d’utilisateurs permet de résoudre les problèmes très rapidement ; les logiciels sont très régulièrement mis à jour, avec des numéros de version, ce qui permet de revenir à une version précédente si un développement n’est pas satisfaisant.
La méthode Torvalds – «distribuez vite et souvent, déléguez tout ce que vous pouvez déléguer, soyez ouvert jusqu’à la promiscuité» – n’est pas une révolution technique, mais bien conceptuelle et méthodologique. «Linux fut le premier projet qui fit un effort conscient et abouti pour utiliser le monde entier comme réservoir de talent. [...] Torvalds fut le premier à comprendre comment jouer selon les nouvelles règles qu’un Internet omniprésent rendait possibles». Au rôle clé d’Internet, Linus Torvalds ajoute une gestion ouverte, basée sur l’intelligence collective, et «l’effort soutenu de nombreuses volontés travaillant dans le même sens», qui résume bien la philosophie de travail des développeurs du Libre.

Trouver un modèle économique
Le succès des logiciels libres repose également sur une rencontre fortuite : d’un côté les acteurs (développeurs compétents et passionnés, fondamentalement altruistes), de l’autre des utilisateurs, parmi lesquels des collectivités et des entreprises, qui affectent des fonds et des ressources humaines à la mise en place de systèmes libres au sein de leurs structures.
Le développement des logiciels libres ne relève pas de la pure philanthropie, mais au contraire d’une profonde logique économique. À la traduction du projet de Richard Stallman en français, une petite polémique est apparue sur le sens du mot free, qui peut vouloir dire «libre», ou «gratuit». La logique non propriétaire est basée sur la liberté de reprendre un code source ouvert, donc «libre». Mais libre n’est pas gratuit. Autre formule bien connue pour illustrer l’idée : «free as in “free speech”, not as in “free beer”» (2).
La plupart des logiciels libres sont gratuits et librement téléchargeables. Les éditeurs du Libre ont donc dû trouver un modèle économique viable, qui pour la plupart est centré sur les services (installation, maintenance, assistance, etc.). On touche là à une question essentielle du Libre : les supports. On entend généralement par support l’accompagnement à l’installation, la maintenance ou la correction du programme le cas échéant. Une panoplie de services mis à la disposition des utilisateurs, des exploitants du programme, voire des programmeurs eux-mêmes. Il existe deux grande familles de supports : les éditeurs commerciaux et les communautaires. Le support communautaire est basé sur le bénévolat des développeurs qui travaillent sur le produit. Sur chaque support «libre», une armada d’informaticiens sera toujours prête à répondre à vos questions sur des forums, à corriger les bugs, à améliorer les produits. Cette communauté est en général très réactive, efficace et disponible. Le support commercial est lui basé sur des services payants qui accompagnent les produits open source. Au sein de ce modèle économique, quatre types d’acteurs à distinguer : les fondations, organismes à but non lucratif, qui pilotent le développement de grands produits open source ; les distributeurs, qui sélectionnent les outils et composants autour du noyau Linux, assurent le packaging, la distribution et le support ; les éditeurs, qui créent des produits logiciels, diffusés sous licence open source, assurent leur promotion et proposent des offres de support ; et les prestataires, qui vendent des services autour des supports.

Stratégie de la peur
Depuis le début des années 1990, avec le boom Internet, les logiciels libres connaissent une expansion exponentielle. À tel point que Microsoft prend la menace très au sérieux et commande, en 1998, une étude sur les avancées du Libre. Ce document, loin des clichés alors véhiculés sur les logiciels libres, reconnaît pleinement leur crédibilité : ils sont au moins aussi robustes et fiables qu’une bonne partie de logiciels propriétaires. Un ingénieur de chez Microsoft, David Stutz, ayant quitté la firme en 2003, écrit sur son site personnel (3) : «Les logiciels open source constituent une vague aussi grande et puissante que l’a été Internet, et deviennent rapidement une alternative crédible à Windows». Microsoft, quelque peu débordé par la montée en puissance d’Internet, ne peut que se réfugier dans des stratégies de discrédit de ses nouveaux adversaires. Après avoir taxé les promoteurs du libre de «communistes», quelques stratégies «Fear, Uncertainty, Doubt» («Peur, incertitude, doute») sont élaborées. Véritables guerres de propagande, ces techniques consistent en des campagnes de désinformation pour décrédibiliser un produit concurrentiel de meilleure qualité que le produit promu par sa propre société. Mais cela n’y changera rien, et les ingénieurs de chez Microsoft arrivent à la conclusion que la firme doit évoluer, et vite.
La riposte de Microsoft sera alors financière : sur plusieurs contrats négociés avec des collectivités, la firme ira jusqu’à proposer des réductions allant de 60 à 80% sur ces produits phares, ce qui laisse pantois quant à la marge habituellement réalisée par le groupe...

Aujourd’hui, plusieurs pays se tournent vers le Libre pour équiper leurs administrations. La suite bureautique Open Office est un des produits «phares» du Libre, et séduit de plus en plus d’administrations. Et, si la gratuité est souvent un élément important du processus de décision, le Libre recèle plusieurs qualités techniques, notamment en terme de sécurité. C’est donc tout naturellement que le portail du gouvernement consacré à la sécurité informatique accorde une place importante aux logiciels libres. Enfin sachez que depuis 2003, le ministère des Finances a revu entièrement son système informatique, qui a laissé une grande place aux logiciels libres en remplacement des propriétaires. Ou comment payer ses impôts en toute liberté.

 

Notes
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1. La cathédrale et le Bazar, Eric Steven Raymond. www.linux-france.org/article/these/cathedrale-bazar
2. «Libre comme “liberté d’expression”, pas comme “bière gratuite”»
3. www.synthesist.net

Rédacteur :
Julien Fournier, Nantes France