Prenons un exemple, bien connu de certains : l’imprimante de Richard Stallman. Qui est Stallman ? Un ingénieur informaticien qui travaillait au laboratoire d’intelligence artificielle du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Un jour, le laboratoire reçoit une nouvelle imprimante, censée être plus fiable que la précédente. Mais voilà, cette imprimante n’a de cesse de tomber en panne. Les ingénieurs du laboratoire pensent alors écrire un programme pour que l’imprimante leur envoie un message à chaque fois qu’elle tombe en panne, voire même un autre programme qui pourra améliorer les performances de la machine. Mais l’imprimante a été livrée sans son pilote, c’est-à-dire sans le logiciel (sous forme de «code source») qui la fait fonctionner. L’histoire veut que Stallman, ayant entendu parler d’un laboratoire qui possède les codes sources de ce logiciel, va les demander cordialement. Mais ces homologues refusent de les lui donner, car ils ont signé avec le constructeur une close de non divulgation du code, de la «recette» du logiciel si vous préférez. Le logiciel est donc «propriétaire». Vous pouvez l’utiliser, mais surtout pas le reprendre, le modifier, ni le copier, etc. Vous devez donc vous débrouiller avec votre imprimante foireuse, même si vous avez les compétences d’améliorer son utilisation.
Naissance du «Libre»
Stallman vit ce refus de la part de ses confrères comme un affront. En effet, il est coutumier à l’époque pour les chercheurs de s’échanger les résultats de leurs recherches. C’est à partir de là qu’il décide de fonder la Free Software Foundation (Fondation du logiciel libre). Son idée de l’informatique est qu’elle doit se baser sur une liberté totale : liberté, pour tous les individus, d’utiliser, de modifier et de distribuer n’importe quel programme. Une liberté aussi fondamentale que la liberté d’expression, indissociable d’autres valeurs comme l’éthique, la responsabilité sociale, la solidarité ou l’entraide.
Mais pour asseoir ce «modèle», radicalement opposé aux logiques propriétaires devenues normes dans le milieu de l’informatique, Stallman doit lui donner une base juridique. C’est ainsi qu’est née la licence GPL (General Public Licence). Non dénué d’ironie, Stallman estampille sa licence copyleft, en réponse à l’habituel copyright qui couvre juridiquement la propriété intellectuelle, valable dans le cas d’un programme informatique. En français, le «gauche d’auteur» apporte donc l’alternative au «droit d’auteur».
En 1984, le même Stallman lance un grand projet de distribution de logiciel libre : le projet GNU. Le but est d’élaborer un système d’exploitation complet et libre. Au fur et à mesure de l’avancement du projet, presque tous les programmes deviennent libres (gestion de la souris, du clavier, de l’écran, etc.). Il ne manque bientôt plus que la partie centrale, le noyau, qui doit lui aussi se «libérer». En 1991, alors que le projet GNU est bien avancé, un étudiant finlandais de 21 ans, du nom de Linus Torvalds, entame l’élaboration du noyau à partir des travaux qui étaient déjà en cours sur un système appelé Unix. Pensant apporter une contribution modeste, c’est finalement cet étudiant qui réussit à fabriquer le noyau, qu’il nomme Linux. Le système est complet. On l’appelle donc logiquement GNU/Linux.
Le projet GNU/Linux est un déclencheur pour le monde du Libre, qui bénéficie alors pour la première fois d’un système opérationnel entièrement libre.
Révolution philosophique
Mais alors, quel intérêt pour l’utilisateur ? La question est légitime, et il convient d’y répondre par une autre question : quand vous achetez un ordinateur en magasin, vous posez-vous la question de son système d’exploitation ? Hélas, rarement... Une grande partie des utilisateurs ont encore du mal à concevoir l’informatique sans Windows, le système d’exploitation de Microsoft. Et si ce constat est valable pour les usagers, il l’est également pour l’éducation, enjeu fondamental pour les prochains utilisateurs que sont les élèves, qui auront du mal à «désapprendre» Windows si une alternative leur est offerte. D’autres choisissent Apple, en effet, qui utilise les mêmes logiques propriétaires et commerciales que Microsoft. Pas étonnant alors que le choix soit restreint, puisque Microsoft et Apple contrôlent encore presque 95% de la distribution. Et les distributeurs et constructeurs ne sont apparemment pas mécontents de ce statu quo. Sachez juste qu’avec des logiciels propriétaires, il vous faut régulièrement effectuer des mises à jour... payantes. Par ailleurs, un problème fréquent qui se pose est celui de l’interopérabilité : tous vos fichiers textes, tableurs, vidéo, musique, etc. ne sont pas toujours compatibles en fonction des versions. Face à ces incohérences, le mouvement du Libre a voulu changer la donne, modifier les comportements, insuffler une autre logique que celle de la propriété, restrictive et agressive.
Ce qu’on peut appeler la «révolution du Libre» est née d’une prouesse humaine et éthique plus que d’un réel progrès technique : redonner de la valeur à l’échange, la solidarité, l’entraide, le don, en alternative aux carcans économiques actuels. Une utopie devenue bien réelle.
Rédacteur :
Cyril Berard, Nantes France