EUROPE | « Des élections défouloirs »

12/05/09 | Andrea Ortner Céline Diais

Gérard Onesta fréquente le Parlement européen depuis vingt ans. Il nous explique comment la crise va jouer sur le scrutin et pourquoi il faut avoir peur des populistes des deux bords.

Député vert européen depuis 1989 et Vice-président du Parlement européen depuis 1999, il termine son 4ème mandat et ne se représente pas en 2009. Partisan du fédéralisme, il a défendu le Plan A+ suite à la victoire du «non» au référendum de mai 2005. À ne pas confondre avec Claude Onesta, son cousin, entraîneur de l’équipe de France de handball.
Mitochondrie
Nantes France

Journal Europa : Les forts taux d’abstention des dernières élections européennes sont-ils, selon vous, uniquement dus à des carences de communication de la part des institutions européennes, ou des États membres ?
Gérard Onesta :
N’attendez pas les États membres, ils refusent que la politique de l’information devienne une compétence européenne. Ils n’ont pas envie de communiquer. Parce qu’aucun gouvernement n’a envie de perdre les commandes de son agenda politique. Si tel ou tel État veut faire une grande campagne sur sa politique industrielle, il ne veut pas qu’au même moment, l’Europe décide que la priorité de communication, c’est le commerce ou l’agriculture. Quant aux taux de participation, ils déclinent régulièrement depuis 1979, année où le Parlement européen a été élu pour la première fois au suffrage universel. De plus de 50%, nous sommes passés à presque 40% de participation. Et on ne peut pas dire que ce soient les anciens pays les plus en cause, parce que chez les nouveaux pays, comme la Bulgarie, la Roumanie ou la Pologne, on a parfois atteint 10% de participation.

Quelles en sont les raisons selon vous ?
Je pense que les causes de ces abstentions sont multiples. D’abord parce que l’Europe, c’est complexe. Elle gagnerait à être simplifiée. Et n’en déplaise à M. Sarkozy, le prochain traité de Lisbonne, que j’appelle pourtant de mes vœux pour le pouvoir qu’il donne aux citoyens, est tout sauf un traité simplifié. Il est plus épais que le Traité constitutionnel européen qui n’était déjà pas une sinécure en la matière, et il est totalement illisible. Par ailleurs, j’ai l’impression que certains eurocrates (fonctionnaires des institutions européennes, ndlr) ne sont pas mécontents d’être les seuls à comprendre la complexité européenne. Le problème, c’est que cette complexité est devenue folle. Je ne vous parle pas des 400 comités théodules qui entourent les institutions européennes et qui sont chargés de travailler sur les différentes politiques. Là-dedans, les procédures sont d’une opacité folle, et les mécanismes budgétaires sont absolument dingues. Je ne vous parle pas non plus du système de révision des traités, et des systèmes de déclinaison dans les parlements nationaux une fois qu’une directive est arrêtée... Les calendriers et les procédures sont variables. Donc conclusion : c’est complexe, et on ne vend pas un produit que personne ne comprend. Le football est globalement plus populaire que le rugby parce que les règles sont plus simples, et c’est un Toulousain qui vous le dit !

D’ailleurs, l’Europe est un peu à l’image du rugby, moins médiatisé que le foot...
C’est vrai, les médias ont du mal à tenir en haleine leur public, à cause du tempo européen qui est très lent. Par exemple, quand le commissaire européen des transports décide de faire une grande consultation dans toute la société civile, qu’il fait les propositions au Conseil... Alors commence le match de ping-pong entre le Parlement et le Conseil pour élaborer le texte... La directive est arrêtée, puis elle est envoyée aux gouvernements nationaux qui ont X années pour la décliner... Certains sont en retard et ont donc des pénalités – d’ailleurs la France est championne d’Europe des pénalités de retard pour non-transposition des directives européennes. Quand la loi est arrêtée au niveau national, il faut encore des décrets d’application. Donc entre le moment où les choses sont décidées à l’échelle européenne et le moment ou elles sont appliquées dans le quotidien des gens, il peut se passer des années, voire des dizaines d’années. Autant vous dire que pour un média, tenir en haleine le public n’est pas chose facile. Après, on vient m’engueuler quand Gaz de France est privatisé ! Mais je réponds aux journalistes : «Chers amis, il y a quatre ou cinq ans, je vous abreuvais de communiqués en vous disant “c’est maintenant que ça se passe”, ça ne vous intéressait pas parce que ça n’impactait pas le quotidien des gens, et c’est maintenant que vous vous y intéressez, mais c’est trop tard, le Parlement est passé à autre chose.» Le Parlement n’est plus en train de parler du gaz, il parle de La Poste, qui débarquera peut-être dans votre quotidien dans trois ou quatre ans. Le tempo pose un gros problème à la restitution de l’information.

Quelle est la part de responsabilité des médias ?
Elle est importante, évidemment. Alors que n’importe quelle chaîne de télévision allemande a deux ou trois permanents à Bruxelles, la plus grande chaîne télévisée française – ou qui se croit telle – (TF1), n’a aucun correspondant à Bruxelles. PAS UN SEUL. Alors que les deux tiers des textes votés à l’Assemblée nationale ne sont plus que la simple déclinaison des directives européennes que j’ai votées avec mes collègues au Parlement de Strasbourg.

À vous entendre, l’Europe est omniprésente...
Mais l’Europe détermine tout ! Regardez autour de vous : l’électricité qui vous éclaire, c’est l’Europe, le téléphone avec lequel on parle, c’est l’Europe, le droit social ou l’absence de droit social dans le monde de l’entreprise, c’est l’Europe qui fonctionne ou qui ne fonctionne pas, les transports, c’est l’Europe, et ce que vous allez manger ce soir, c’est l’Europe ! L’Europe est partout. Mais à aucun moment on vous dit que le Parlement français est devenu une aimable chambre d’enregistrement provinciale, même si c’est le cas ! Un exemple : le 13 juin 2004, jour des précédentes élections au Parlement européen. Ce soir-là, sur la principale chaîne de télévision française, est invité le premier ministre de l’époque, un certain Raffarin, qui vient pour commenter, à la mi-temps, le match de football France-Angleterre. Il est Premier ministre d’un Gouvernement dont toute la politique est décidée par un machin qui s’appelle l’Europe, et il ne dit pas un mot alors qu’on est en soirée électorale. C’est hallucinant ! Allez ramer derrière pour expliquer l’importance de l’Europe !

L’Europe n’est pas une priorité politique en France ?
La classe politique n’a pas intégré le fait européen. Elle se renouvelle très lentement en France. Par exemple, pendant la Présidence française de l’UE, le ministre en charge des Affaires européennes était secrétaire d’État auprès du quai d’Orsay, c’est-à-dire auprès du ministre des Affaires étrangères. L’Europe est encore vécue comme «les Affaires étrangères», alors que ce sont deux tiers des textes qui sont votés à l’Assemblée nationale ! Il y a deux ou trois ans, la France et l’Allemagne avaient, à quelques mois de différence, des élections législatives. L’Allemagne comptait 99 députés européens, dont aucun n’était candidat au Bundestag. Alors que plus d’un tiers des députés européens français étaient candidats pour aller à l’Assemblée nationale. Pour eux, tout se joue à l’Assemblée nationale. Les médias sont présents, donc s’ils veulent exister politiquement, c’est là qu’ils vont.

C’est pour ça que le Parlement européen est vécu comme un bagne par les députés français ?
Exactement ! C’est un problème français. On envoie au placard européen les ministres dont on ne veut plus. Je ne cite personne, suivez mon regard... Les autres pays viennent chercher la fine fleur de leurs politiques au Parlement européen, alors que la France y envoie les canards boiteux dont on veut se débarrasser.

Revenons aux élections. Doit-on s’attendre à une campagne sur des thématiques européennes ou nationales ?
Je donnerais n’importe quoi pour que la campagne qui vient soit européenne, mais je sais déjà qu’elle ne le sera pas. Parce que le mode de scrutin n’est pas européen, c’est la juxtaposition de 27 scrutins nationaux. On a créé, avec le Traité de Nice, les partis politiques européens. Les Verts ont été les premiers, en 2004 pour les précédentes élections, à tenter l’expérience d’une même campagne, avec les mêmes affiches et les mêmes slogans, dans les 25 pays à l’époque. Même le Parlement européen, dans sa campagne institutionnelle, ne l’avait pas fait. Cette année et pour la première fois, le Parlement a décidé de faire une campagne uniforme, très pédagogique d’ailleurs. Ce qui changerait, c’est qu’une part des députés soit élue sur une liste transnationale. On obligerait ainsi les partis à faire des campagnes européennes. Ça va venir, mais pas tout de suite.

Pourquoi pas tout de suite ?
Parce qu’on n’a pas le Traité de Lisbonne, qui dit qu’en plus d’élire votre parlementaire européen, vous élisez en même temps le président de la Commission européenne, contrairement à ce qui se fait actuellement, où ce sont les chefs d’États réunis en conclave, à huis clos, de manière totalement déconnectée et sans consulter personne, qui jouent à «ce-sera-toi-qui-t’y-collera». Ce coup-ci, c’est tombé sur le Portugais, ç’aurait pu tomber sur n’importe qui d’autre. Les familles politiques devront donc désigner leurs candidats champions à la présidence de la Commission. Ça va changer la nature du scrutin. Mais malheureusement ce n’est pas pour tout de suite. On sera encore sur une campagne «pour ou contre» Sarko, «pour ou contre» Zapatero, etc. Et ça va être le défouloir, «ces salauds qui s’en mettent plein les poches avec la crise» ! Les élections européennes ont toujours été des élections défouloirs. Il n’y a qu’à regarder dans le rétroviseur : une fois ce sont les fachos qui ont la prime, une fois ce sont les chasseurs, puis les écolos, une fois c’est Bernard Tapie, ce coup-ci ça va être l’extrême gauche. On le sait déjà !

La faute à qui ?
La faute à «ces salauds de capitalistes qui ont mis la planète sans dessus-dessous»... alors les gens vont voter en conséquence. Mais ce n’est pas le but du jeu, qui est d’élire les parlementaires qui vont décider le droit européen pendant cinq ans. Les populistes de gauche vont dire : «Y’a qu’à, faut qu’on, il suffit de pendre le dernier capitaliste avec les tripes du dernier liberaliste», ce qui me semble un peu simpliste, c’est le moins qu’on puisse dire. Face à ça, on peut craindre un autre bloc émergent, ceux qui disent que «l’Europe, ça ne fonctionne pas, c’est elle qui nous a mis dans la crise, c’est cette garce de Bruxelles qui est complice de la mondialisation rampante, etc.» Alors que l’Europe est le seul outil que l’on a pour contrer les crises globales. On a un macro-chantier, il nous faut un macro-outil.

Donc une poussée des extrêmes, mais pas forcément une vague bleue...
Ce qu’on appelle la vague bleue est déjà en train de se fractionner. Les conservateurs britanniques ont décidé de quitter le PPE (Parti populaire européen), donc pas loin de 35 députés en moins. Les libéraux sont en train de se fractionner entre les libéraux d’un côté et les démocrates de l’autre. Donc tout ce qui était «la droite bien pensante européenne» risque d’être fractionnée. Par contre, on va avoir une montée des deux populismes : le populisme de gauche et le populisme nationaliste de droite qui ont en commun de détester l’Europe et de vendre gratis des idées simplistes. 

Rédacteurs :
Andrea Ortner, Bonn Allemagne
Céline Diais, Bordeaux France