EUROPE | « On ne parlera pas d’Europe ! »

12/05/09 | Céline Diais Claire Charrier

Jean Quatremer couvre l’actualité européenne depuis 1990. Il nous explique pourquoi, selon lui, l’Union européenne suscite encore très peu d’intérêt pour les citoyens, et pas beaucoup plus pour les politiques.

Jean Quatremer est journaliste au quotidien Libération depuis 1984. Après avoir enseigné à la faculté de Droit de Paris X Nanterre, il s’est tourné vers le journalisme, et a créé un blog dédié à l’actualité européenne en décembre 2005. http://bruxelles.blogs.liberation.fr
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Nantes France

Journal Europa : Les forts taux d’abstention des dernières élections européennes sont-ils, selon vous, uniquement dus à des carences de communication de la part des institutions européennes, souvent pointées du doigt ?
Jean Quatremer :
Non, je ne crois pas. D’abord je ne pense pas que ce soit aux institutions européennes de faire de la communication, même si elles croient qu’elles en sont capables et qu’elles en ont le devoir. C’est aux États membres d’expliquer que désormais une partie des politiques se décide à Bruxelles, même s’il ne s’agit pas des 80% dont on entend souvent parler. Il y a environ 35% des décisions, toutes matières confondues, qui se prennent à Bruxelles. Et c’est aux États membres d’expliquer ça à leurs concitoyens. Notamment qu’il est important de participer aux élections européennes puisqu’ils vont élire une partie du législatif européen, le Parlement, l’autre branche du législatif étant le Conseil des ministres, élu indirectement par le biais des élections nationales. Donc je crois que s’il y a une désaffection des Européens pour les élections européennes, c’est tout simplement parce qu’ils n’en comprennent absolument pas la portée politique. J’ai incriminé les responsables politiques qui n’expliquent pas l’importance des enjeux, mais je crois qu’il faut être plus général, on peut incriminer aussi les médias, notamment audiovisuels, qui ne parlent quasiment jamais des questions européennes. C’est une véritable catastrophe en ce qui concerne la télévision, et comme les gens aujourd’hui s’informent principalement par le biais des médias audiovisuels et pas tellement par les médias écrits, il n’est pas étonnant qu’ils ne sachent pas quelle est l’importance des élections européennes. Dernier élément de la chaîne de responsabilités : les enseignants, qui globalement ne font pas leur travail de transmission du savoir et d’explication de ce qu’est l’Union européenne, et de son importance. Je crois que l’enseignement en France reste autocentré, et c’est un véritable problème. Sorti au lendemain du référendum de 2005, le rapport Herbillon  a très bien montré la méconnaissance de l’Europe par les Français. Herbillon avait été sidéré, en se rendant auprès des enseignants, de découvrir que ceux-ci estimaient que ce n’était pas leur mission d’expliquer ce qu’est l’Union européenne, parce qu’ils considéraient que c’était de la propagande. Pour eux, parler d’Europe c’est faire de la propagande pour l’Union européenne. C’est devenu un enjeu idéologique. Donc tous ces éléments mis bout-à-bout expliquent que les Européens ne se mobilisent pas pour les élections européennes. Et c’est vrai pour la France, mais ça l’est aussi pour l’ensemble des autres États membres.

La Présidence française a pourtant énormément communiqué sur les enjeux européens, y compris avec des médias jeunes et modernes. Est-ce que cela a porté ses fruits ?
La Présidence française a entraîné très peu de sujets supplémentaires sur les chaînes de télévision et de radio. En plus, si vous regardez la manière dont les médias l’ont traitée, c’était moins la Présidence française en déplacement que Nicolas Sarkozy en déplacement. C’était plutôt «Nicolas Sarkozy dirige l’Europe», et quand c’est Nicolas Sarkozy qui dirige l’Europe, ça marche ! Donc c’était encore une fois vu à travers un prisme national. En plus, on donne une vision de cette Europe comme étant quasi présidentielle. Or, pour traduire des volontés en textes législatifs, il faut en passer par le Parlement européen. Et ça, on ne l’a pas montré. Ce n’est pas de la faute de Nicolas Sarkozy là non plus. Savez-vous qu’il a été le chef de Gouvernement qui a été le plus souvent au Parlement européen de Strasbourg ? Il a reçu à plusieurs reprises l’ensemble des chefs des groupes politiques, c’est lui qui a invité le président du Parlement européen au défilé du 14 juillet 2007, chose qui n’avait jamais été faite auparavant. Donc on ne peut pas incriminer le président de la République. C’est vraiment de la responsabilité des médias qui ont transformé la présidence de l’Union européenne par la France non pas en opportunité d’expliquer davantage ce qu’est l’Europe, mais plutôt comme étant une sorte de marche triomphale de Sarkozy. Parce que c’est trop compliqué, l’Europe, donc on simplifie. Tout ça n’a pas, à mon avis, accru la connaissance de l’Europe par nos concitoyens, et la prise de conscience des enjeux européens. La Présidence en elle-même n’a pas été une réussite de ce point de vue-là.

Qu’en est-il des derniers entrants d’Europe de l’Est ?
C’est différent, d’abord parce qu’il y avait une vraie aspiration populaire à l’adhésion. En France, nous sommes un peu des enfants gâtés, gras et ventripotents, contents de nous, et nous ne voyons pas bien ce que l’Europe peut nous apporter. On a le sentiment que la France seule dans le monde peut s’en sortir, ce qui n’est pas le cas des pays de l’Est, qui savent très bien quel est le prix de l’isolement, après 40 ans d’occupation soviétique, et qui savent très bien ce qu’ils doivent aux États-Unis, alors que nous avons l’impression d’avoir été libérés seuls et par nos propres forces, comme dirait le général de Gaulle en 1944 à la libération de Paris. Donc nous ne sommes reconnaissants envers personne. Par ailleurs, les pays de l’Est voient arriver l’argent européen. De notre côté, nous avons oublié ce que c’était, l’argent européen. ça fait 50 ans qu’on en profite, c’est grâce à ça qu’on a une politique agricole commune qui permet à la France d’être l’un des premiers pays exportateurs de produits agricoles dans le monde. Mais ça, les Français ne le voient absolument pas, alors que les pays de l’Est voient la manne européenne, et comment l’Europe transforme leurs pays. Alors vous allez me dire : «certes, pourtant ils ne votent pas plus que dans les pays d’Europe de l’Ouest». En cela vous avez raison, mais c’est plutôt par désenchantement vis-à-vis de la démocratie, parce que la classe politique des pays de l’Est est totalement démonétisée, donc on ne se mobilise pas pour voter parce qu’on ne croit plus en la politique dans ces pays-là. Il y a un rejet dont l’Europe est en quelque sorte une victime collatérale. Nous, c’est par méconnaissance qu’on s’abstient. Eux, c’est par méfiance à l’égard de leur classe politique.

Doit-on s’attendre à une campagne sur des programmes européens ou sur de fortes personnalités ?
La campagne électorale ne sera pas européenne. On ne parlera quasiment pas d’Europe, même pas du tout. Elle sera basée uniquement sur des enjeux nationaux. Pour une raison simple, c’est que nous sommes dans une des plus graves crises économiques qu’on ait connues depuis 1945. Donc c’est le thème qui sera au cœur de la campagne, et ça va se transformer en référendum pour ou contre l’équipe gouvernementale en place. Personne n’a d’intérêt à parler d’Europe. Même le Modem, vous verrez, ne parlera quasiment pas d’Europe. Que fait François Bayrou en ce moment ? Il se pose en meilleur opposant de Sarkozy. L’Europe, tout le monde s’en fiche, et ce sera pareil dans les autres pays.

Donc la liste UMP doit s’attendre à un vote sanction en réponse à la politique gouvernementale...
Évidemment. Cela étant, ils peuvent le craindre, mais ça ne bénéficiera pas au Parti socialiste. Pour ce qui est de la France, ça bénéficiera plutôt aux petites formations protestataires, de gauche et de droite radicale, qui devraient faire à peu près 30% des voix. Ce sont eux qui tireront les marrons du feu. Ce qui est intéressant, c’est que tous les gouvernements en place, sauf en Italie et en Allemagne, risquent d’être sanctionnés, ce qui peut aboutir à un parlement qui n’aura jamais été autant à droite.

Comment expliquez-vous que le Parlement européen soit considéré par les politiques français comme un bagne, alors que c’est une reconnaissance pour les politiques de l’Est notamment ?
En France, il y a une sous-estimation totale de ce qu’est le Parlement européen par les politiques hexagonaux. C’est bien la preuve qu’eux-mêmes ignorent la façon dont ça fonctionne. Ils ignorent que le Parlement européen a des pouvoirs de plus en plus importants, bien plus que ceux de la Commission européenne. C’est vraiment l’interlocuteur privilégié du Conseil des ministres et du Conseil européen. Donc on envoie à Bruxelles et à Strasbourg des seconds couteaux. En plus, en France, par tradition, nous avons du mal à comprendre le pouvoir parlementaire, qu’on a oublié. ça fait 50 ans qu’on vit avec un pouvoir exécutif qui est de plus en plus fort. Aujourd’hui, c’est presque caricatural, mais il n’y a même plus de gouvernement. Pendant 40 ans, nous n’avons plus eu de parlement. Désormais, c’est même le gouvernement qui est supprimé et tout le pouvoir est concentré à l’Élysée. Donc un Parlement, c’est quelque chose qui nous est profondément étranger maintenant. Ça explique aussi que les politiques français ne cherchent pas à aller au Parlement européen, et préfèrent se consacrer à la politique nationale. Dernier élément qui explique cette désaffection : les Français aiment bien les affrontements théâtralisés – on a hérité cela de la Révolution française – on aime bien avoir des débats droite/gauche extrêmement simplificateurs, extrêmement violents, alors qu’au Parlement européen, cela fonctionne plutôt sur le mode bipartisan, modèle de la démocratie américaine. C’est-à-dire que vous avez des votes qui peuvent réunir la droite et la gauche selon le sujet. C’est quelque chose qui est profondément étranger à notre culture nationale. La culture du compromis en France est quelque chose qu’on n’accepte pas. Pour un Français, le compromis sonne comme compromission, et comme trahison. C’est un rejet général du mode de fonctionnement de l’Union européenne. Et ça, on l’a bien vu au moment du référendum de 2005 puisqu’on n’a pas réussi à le vendre, à vendre l’Europe, parce qu’on n’arrêtait pas de dire : «c’est un compromis», et donc on avait l’impression de trahir nos convictions.

Pour que les enjeux européens prennent le dessus sur les enjeux nationaux, pensez-vous qu’il serait plus adapté de mettre en place une élection européenne unique à la place des 27 élections nationales ?
C’est évidemment l’avenir. C’est comme les référendums nationaux : avec un enjeu européen, avoir des référendums nationaux n’a absolument aucun sens. C’est donner un droit de blocage à chaque pays et ce n’est plus possible à l’avenir. Il faudrait de véritables élections transeuropéennes. Mais il faudrait procéder par étapes. On pourrait dans un premier temps créer des circonscriptions transnationales, pour toutes les régions frontalières, nombreuses dans l’Union européenne. Une seconde étape serait par exemple que tous les pays aient l’obligation de prévoir un vote par préférence. L’électeur pourrait ainsi choisir ses têtes de liste. Cela permettrait d’amoindrir le pouvoir des partis politiques dans la composition des listes. La dernière étape pourrait être de donner le pouvoir de composition des listes aux partis transeuropéens : le PSE (Parti socialiste européen), le PPE (Parti populaire européen), le parti démocrate, le parti libéral, etc. Mais cela prendra du temps. On pourrait procéder par étapes, et vider ainsi une grande partie de ces dimensions nationales

Retrouvez le blog de Jean Quatremer, "Les coulisses de bruxelles" : http://bruxelles.blogs.liberation.fr

Rédacteurs :
Céline Diais, Bordeaux France
Claire Charrier, Nantes France