TURQUIE | La vallée des bidonvilles fait des envieux

14/03/09 | Clément Beuselinck-Doussin

La vallée de Dikmen, près du quartier résidentiel chic d’Ankara, est menacée par la 5ème étape du Projet de Transformation Urbaine lancé il y a plus de 15 ans et qui concernerait près de 6000 foyers.

La vallée de Dikmen, à Ankara, commence déjà sa reconversion urbaine. (photo : hasanoglanli)

Ankara s’étend et s’élève. Depuis que la ville est devenue la capitale du pays en 1923, elle a centuplé pour atteindre 4 millions d’habitants en 2008 (contre 15000 en 1910). Et cela n’a pas été sans dommages collatéraux. Le Département d’Etat aux grands ensembles, TOKİ, s’est lancé dans un vaste projet de modernisation de son paysage urbain. Le quartier de Dikmen n’en est qu’une étape.

Plein coeur d’Ankara, Dikmen est un quartier situé à 15 minutes à pied du centre, Kızılay. Orientée nord-sud, cette vallée est un véritable “poumon” pour la capitale turque, mais elle est prise en étau entre le shopping-center rutilant neuf et un quartier chic de la capitale.

Le nettoyage de ces zones, bien placées mais mal habitées, a commencé il y a une dizaine d’années. Débutée en 2005, la 5ème étape du Projet de Transformation Urbaine d'Ankara-Nord s’adresse à 700 foyers de Dikmen, qui s’ajoutent ainsi aux 25000 démolitions des précédentes étapes. Ces foyers, ces gecekondu – littéralement “construits en une nuit” - désignent les bidonvilles et logements de fortune qui sont surtout constitués de familles à faibles revenus et de retraités.

Trois poids, deux mesures

Les uns, plus chanceux, sont multi-propriétaires de ces gecekondu. En échange de leurs titres de propriété: deux de ces appartements de “luxe”. Ils le loueront ou bien le vendront.

Les suivants, les plus nombreux, sont les locataires, sans quelconque contrat de location. Ceux-là n’auront le droit à aucun dédommagement mais pourront louer ces appartements, pour l’équivalent de leur salaire… soit 300€.

Et enfin les sous-locataires qui représentent encore aujourd’hui un tiers des habitants de Dikmen, sont les plus “mal-lotis”, leur solution réside en un énième exode, aux extrémités de la ville.

Melih Gökçek, maire d’ankara affilié AKP, a bien proposé une solution: achetez et devenez propriétaire d’un appartement! Les concernés n’ont évidemment pas les moyens financiers, l’offre du maire devient caduque. Le maire est discrédité aux yeux des habitants, d’autant qu’il nie le conflit ouvertement. “Ceux qui s’opposent à ce projet sont des agitateurs, des provocateurs d’extrême-gauche”, lance-t-il aux caméras en octobre 2007.

“Nous nous battrons jusqu’à notre mort !”

Pourquoi veulent-ils rester? Parce qu’ils n’ont pas les moyens de louer ces ‘apartman’ (beaucoup vivent de pensions), parce qu’Ankara est surpeuplée, que les terrains manquent.

L’autre raison est affective. Ces gens se sentent enfin inclus dans un groupe et non plus en marge. “J’ai vécu ici, j’ai construit ma vie ici, mes enfants ont grandi ici, ma maison est mienne et on veut me faire partir par les coups?”, confie Tariq Çalışkan.

Tarik Çalışkan est un représentant local, chauffeur de bus à la retraite, père de 2 enfants. Dans un bureau au pied de la vallée, il se bat et écoute les habitants.

Unis dans le mépris

La plupart d’entre eux sont de Sivas, ville du nord-est de la Cappadoce. C’est l’exode rural sur des générations qui a tissé ces liens étroits entre les gens de la vallée. Et puis, ils ont un point commun: ils viennent plutôt de l’est, zone “à part” du territoire turc.

Le ‘Peuple de Dikmen’ est alevi, en majorité. C’est à dire d’une branche ancienne de l’islam dite “moderne” à cause de ses aspirations égalitaires à de nombreux sujets, notamment en ce qui concerne la femme. La Turquie, elle, est en majorité sunnite.

Plus que jamais un sentiment de communauté bravant divergences confessionnelles et idéologiques est apparu. Halkevleri, une association de défense des droits du citoyen, soutient depuis le début ces populations mais ne pèse plus guère face aux investisseurs.

Les médias quant à eux couvrent les manifestations mais le sujet n’est pas vraiment à l’ordre du jour à Ankara.

Des manifestations à l’échelle nationale se sont organisées: en novembre, ils s’attroupent à Ankara. Les forces de l’ordre aussi. Sans heurt, ils ont campé sur leurs positions: mêmes pancartes, mêmes slogans et mêmes sittings devant la mairie d’un côté. Même déploiement de force de l’autre: 5300 policiers et une trentaine de chars…

Güllü Kızıltaş, a élevé ses enfants dans la vallée; elle est partie d’Erzincan (centre-est) il y a 19 ans. Son mari, maçon est au chômage; quand il ne l’était pas c’était des boulots à la pièce, au jour le jour. Mais la vallée est à ses yeux irremplaçable: “Ils ne comprennent pas que cette vallée est devenue la nôtre. Nous l’aimons, elle nous fait vivre et nous la faisons vivre. Nous ne la quitterons pas”, dit-elle d’un ton calme et posé.

Mais lentement le processus se poursuit: démolition, abandon, construction, béton.

Rédacteur :
Clément Beuselinck-Doussin, Ankara Turquie