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EUROPE | Grande histoire d'un petit pays

06/02/09 | Antoine Zéo

"Tu sais ce qu’on dit… En Italie, sous les Borgia, ils ont eu la guerre, la terreur, les meurtres, les massacres, mais ça a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse, ça fait 500 ans qu’ils vivent dans l’amour fraternel, la démocratie et la paix, et pour quel résultat ? La pendule à coucou!» Voilà le résumé lapidaire que Harry Lime, interprété par Orson Welles, fait de l’histoire de la Suisse dans Le Troisième homme (1). Et encore est-il généreux : le coucou n’est pas une invention suisse, mais allemande. Pauvre Confédération suisse, petite nation tranquille, tout juste bonne à fabriquer des horloges, du chocolat et des produits financiers opaques, coincée dans ses montagnes et sa neutralité séculaire. Pauvre petit pays sans histoire? Pas vraiment.

Wilhelm Tell

Il faut attendre le Moyen-Âge pour qu’apparaisse une «Suisse» différente de ses voisins et en voie de singularisation dans un Occident morcelé par la féodalité. Au XIIIe siècle, la région et ses seigneurs sont sujets de l’empereur germanique (celui qui règne sur le Saint-Empire romain germanique). Ceux qu’on appelle alors les Waldstätten (littéralement les «états de la forêt», petites communautés forestières et pastorales au centre de la Suisse actuelle) de Schwyz, Uri et Nidwald signent un pacte d’alliance en 1291, pour se protéger des comtes de Habsbourg, en Autriche. L’union des Waldstätten est à l’origine lointaine de la Confédération suisse, alors appelée familièrement Schwyz, du nom du «canton» qui joua un rôle prépondérant dans l’alliance.
Avec les victoires remportées contre les mêmes Habsbourg au début du XIVe siècle naît un mythe, celui de l’helvétisme, avec ses épisodes et héros mythiques : le «serment de Grüli» (rien à voir avec un bol de céréales), lors duquel les trois cantons auraient scellé leur alliance, et les «héros de l’indépendance», dont Guillaume Tell est le plus célèbre. On connaît l’histoire du carreau d’arbalète planté dans une pomme, elle-même placée sur la tête de son propre fils. Il faut aussi savoir que selon la légende, Guillaume ne pratiquait pas ce genre de sport par plaisir : c’est un cruel bailli autrichien qui l’obligea à prendre ce risque, parce que le fier Helvète avait refusé de se découvrir devant lui. L’insolence de Guillaume, qui affirma à l’Autrichien que sa seconde flèche aurait été pour sa tête s’il avait par malheur atteint celle de son fils, lui valu la prison. Guillaume Tell s’en évada... après avoir pris soin de tuer le bailli. Rossini en fit un opéra et l’helvétisme, jusqu’au XIXe siècle, fit de ce mythe l’étendard de la vertu et des valeurs démocratiques des montagnards. Orson Welles s’en souvint.

La neutralité suisse
Mais comme tout mythe, celui-ci travestit la réalité. Les Suisses n’ont jamais été naturellement paisibles. À partir du XVe siècle, ils furent même le peuple militaire par excellence. La Suisse primitive commença par s’agrandir, avec l’intégration des cantons de Lucerne, Zürich, Berne. Au début du XVe siècle, ces cantons suisses commencent à se séparer de l’Empire germanique, et entament une période d’expansion en s’alliant avec des voisins comme Bâle, Mulhouse ou Genève. La Confédération devient surtout une redoutable puissance militaire : elle peut lever 100 000 hommes, tandis que la surpopulation locale encourage les Suisses à s’engager comme mercenaires. Ils sont alors très recherchés par les armées européennes : la garde personnelle du roi de France est composée de régiments suisses, jusqu’en 1792 ; celle du Pape également, jusqu’à aujourd’hui.
Les Suisses participent donc activement aux guerres d’Italie, du milieu du XVe siècle jusqu’à une date fatidique, que tout le monde connaît sans toujours savoir ce qu’elle signifie : 1515. À Marignan, en Lombardie, les troupes françaises de François Ier écrasent les Suisses alliés au duc de Milan. Conséquence de la défaite, les cantons suisses se replient durablement et signent avec la France un traité de paix perpétuelle. À partir de cette date, les Suisses prospèrent tranquillement, les villes de Zürich ou Genève se spécialisant déjà dans l’horlogerie ou la banque. Les cantons sont des républiques indépendantes, gouvernées par les oligarchies locales et librement associées en confédération, préservant ainsi leurs spécificités linguistiques, culturelles et religieuses. Ils ne participent plus aux guerres qui ravagent l’Europe.
Comme tout le continent, la Suisse subit l’occupation française sous la révolution et l’Empire, Napoléon lui donnant même, en 1803, une Constitution dont elle a hérité son nom : Confédération helvétique. Puis, en 1815, c’est Waterloo : la France est vaincue, et le congrès de Vienne, organisé par les vainqueurs,  redessine l’Europe. C’est à cette occasion que la Suisse reçoit ses frontières actuelles et adopte le régime de neutralité armée : elle possède une armée, mais renonce à intervenir dans tout conflit, sauf en cas de légitime défense. Protégée par ce statut, la Confédération se modernise et se démocratise (y compris par le biais d’une brève guerre civile, en 1847), sans pour autant rester isolée de la marche de l’histoire : en 1870, en pleine guerre franco-prussienne, les 85 000 soldats de l’armée française de l’Est, en déroute, passent la frontière et bénéficient des soins d’une nouvelle organisation internationale, créée par un Suisse, Henri Dunant : la Croix-Rouge. La neutralité n’est pas remise en cause pendant la Première Guerre mondiale, la Suisse servant de plaque tournante à toutes les négociations secrètes et d’asile à tous les réprouvés et/ou recherchés. Le traité de Versailles, en 1919, confirme la neutralité suisse.

La Seconde Guerre mondiale
Mais l’avènement des régimes fascistes et nazis signifie pour la Suisse la fin d’une période bénie, où elle n’avait jamais rien eu, ou presque, à se reprocher. Bien que neutre, la Confédération a adhéré à la nouvelle SDN (Société des Nations), censée permettre le règlement pacifique des tensions internationales et dont le siège est à Genève.
L’écroulement inattendu de la France, en mai-juin 1940, et l’invasion de toute l’Europe par les armées allemandes, place la petite Confédération en posture fort délicate. Elle se retrouve en effet cernée par les puissances de l’Axe... et garde son territoire inviolé pendant toute la durée de la guerre. Comment expliquer ce miracle ? L’histoire officielle a longtemps réchauffé les vieux plats de la particularité helvétique. Un autre mythe, celui du «réduit national», vient en effet s’ajouter à ses prédécesseurs médiévaux : la Suisse aurait préservé son indépendance parce que son armée a gagné des positions inexpugnables et fortifiées (par plus de 20 000 bunkers) au coeur des Alpes, qui ont dissuadé la Wehrmacht de s’y risquer.
La Suisse aurait ensuite fait ce qu’elle pouvait, dans l’honneur et la mesure du possible, pour accueillir sur son territoire les réfugiés de toute l’Europe (230 000 en tout), notamment juifs.
La réalité est moins reluisante (2). Si le Reich n’a pas envahi la Suisse, c’est parce qu’il n’y avait aucun intérêt. D’abord, parce que l’économie suisse, pour continuer à fonctionner, devait, bon gré mal gré, s’adapter aux «circonstances» : comme les pays de l’Europe occupée, l’industrie de pointe suisse a donc servi l’économie de guerre allemande. Mais c’est surtout la position financière internationale de la Suisse qui intéressait le Reich : pour se fournir en matières premières indispensables à son effort de guerre, l’Allemagne avait besoin de devises ; or elle n’en avait pas. Elle avait en revanche beaucoup d’or, pillé dans toutes les banques centrales d’Europe. La Banque nationale suisse a donc servi de receleur et a sciemment racheté l’or volé par les Allemands ! En échange de cette opération de blanchiment, le Reich obtint des francs suisses (CHF) qui lui permirent de s’approvisionner auprès des États neutres. Il y en eut pour 1,2 milliards de CHF de l’époque (soit près de 20 milliards d’euros actuels). Les banques commerciales, notamment l’UBS (Union des banques suisses), participèrent elles aussi à cette besogne, par choix du profit bien plus que par contrainte nazie.

L’argent des juifs
Les gouvernements alliés connaissaient ce rôle de la Suisse auprès de l’Allemagne nazie. Historiens et experts également. L’opinion suisse, elle, vivait dans sa majorité dans l’illusion d’une Suisse ayant préservé son honneur tant bien que mal, notamment par l’accueil des juifs persécutés. Il a fallu attendre les années 1990 pour que se fissure cette grande illusion, quand éclata publiquement le scandale des «fonds en déshérence».
En 1997, le sénateur américain (républicain) Al D’Amato, membre d’une commission d’enquête parlementaire à ce sujet, n’hésita pas à déclarer que «cette neutralité [suisse] n’était pas neutre du tout. Ces gens [les Suisses] étaient les banquiers des nazis, ils étaient de leur côté», ce qui déclencha une tempête de passions dans la presse et l’opinion suisses à propos du rôle de leur pays durant la guerre. Le problème était pourtant patent depuis 1945 : des centaines de comptes de clients juifs des banques suisses étaient en «déshérence», tout simplement parce que leurs titulaires n’avaient pas survécu à la guerre. Mais il a fallu attendre 50 ans pour que leurs éventuels héritiers s’organisent pour se voir reverser les sommes concernées, ce que les banques suisses ont fini par faire avec énormément de réticences. Menacée de poursuites judiciaires aux États-Unis, elles signent avec les organisations juives un «accord global» pour 1,2 milliard de CHF en 1998. Les polémiques étant retombées, la Suisse apparaît enfin pour ce qu’elle fut réellement dans l’Europe nazie : un état encerclé, qui d’abord par contrainte, mais aussi par conviction pour certains membres des élites helvétiques, et par goût du profit pour quelques firmes aujourd’hui connues, a participé à l’effort de guerre allemand. La légende dorée n’a donc pas tenue : si des juifs et des réfugiés des pays occupés ont bien pu trouver asile dans le petit pays alpin, la neutralité n’en a jamais fait un roc de pureté isolé au milieu d’un étang sordide.
Dans une Europe où la menace de conflits militaires entre États apparaît aujourd’hui nulle, la Suisse maintient plus que jamais son statut diplomatique de neutralité. Anachronisme et particularisme : la Confédération suisse n’est membre d’aucune organisation internationale contraignante. Elle n’appartient évidemment pas à l’OTAN, ni à l’Union européenne, craignant pour ses institutions démocratiques directes... et pour son secret bancaire. Elle n’a adhéré à l’ONU qu’en 2002. Sur le plan politique, la montée en puissance de l’UDC (Union démocratique du centre), parti de droite conservateur et fréquemment xénophobe (dans un pays où la population immigrée représente près de 20% du total) traduit un repli certain des électeurs suisses sur des valeurs identitaires et nationalistes, en opposition avec l’ambiance libérale, et parfois libertaire, qui règne au sein de leur société.
Horloges, banques, chocolat, les Alpes et Guillaume Tell : finissons donc par un cliché. En voici un beau, et vrai, bien sûr : la Suisse est pleine de contradictions.

1. The Third Man, réalisé par Carol Reed, 1949

2. On peut consulter à ce propos les 25 (!) volumes de la Commission indépendante d’historiens mandatée dans les années 1990 pour faire la lumière sur ces années noires : www.uek.ch/fr/index.htm // Pour une approche plus accessible, le documentaire de Daniel Monnat, L’Honneur perdu de la Suisse (1997), est disponible en ligne sur le site de la Télévision suisse romande, www.tsr.ch

 

 

Rédacteur :
Antoine Zéo, Paris France