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Ulrich Huygevelde : Vous présentez un nouveau visage de la diplomatie russe, assez peu disserté dans les médias, car vous n’êtes pas véritablement satisfait de la façon dont ils parlent de la Russie actuellement. Artem Studennikov : Ce n’est pas la question de la déception, nous sommes réalistes et nous comprenons que vous aussi en France, et globalement en Occident, vous êtes en quelque sorte victimes de toutes ces années de Guerre froide et, pour vous comme pour nous, c’est peut-être un peu difficile d’oublier tous ces fantômes du passé. Mais effectivement nous croyons que trop souvent la presse occidentale et la presse française sont assez partiales à l’égard de la Russie et restent prisonnières de ces conceptions de la Guerre froide qui appartiennent au passé [...]. Nous comprenons que parfois la Russie donne les raisons d’une telle vision, mais nous essayons d’expliquer que nous avons fait un grand progrès dans plusieurs domaines et qu’il faut comprendre que mon pays traverse toujours une période très compliquée, une période transitoire après plusieurs décennies de régime totalitaire et que ça n’est pas tout à fait évident de tout changer en quelques années dans notre société, même si on a déjà fait beaucoup.
Après une période de froid suite au conflit avec la Géorgie, les Européens ont repris les négociations sur le partenariat stratégique UE/Russie et ont reçu avec une certaine bienveillance la proposition russe de bâtir une architecture européenne de sécurité commune. A. S. : Évidemment la période du conflit dans le Caucase n’a pas été très propice au développement de nos relations. Cependant nous pensons que l’action de rapprochement engagée par le Président français quand il représentait l’Europe est très logique. Le monde se trouve dans une situation compliquée, de crise financière, de crise globale, avec ce renforcement du terrorisme international qu’ont démontré les attentats de Mumbay, la coopération internationale est nécessaire. Pour nous la coopération entre l’Europe et la Russie est vitale également pour la stabilité mondiale. En ce qui concerne l’idée du Président Medvedev [...], il s’agit de rénover le système de sécurité pan-européen. Pourquoi proposons-nous cela ? Parce que pour nous la crise en Géorgie a démontré de façon très claire et nette que le système actuel, qui existe depuis plusieurs décennies et qui a été créé à l’époque de la confrontation entre deux blocs, ne fonctionne pas. Il est dépassé par les changements géopolitiques majeurs et avait déjà démontré son impuissance au début des années 1990 lors de la guerre dans les Balkans puis lors du conflit en Géorgie cet été. Il ne reflète pas les réalités de cette nouvelle période dans l’histoire de l’Europe et du monde. C’est pourquoi le temps est venu de rénover, de revoir ce système de sécurité pan-européen. D’où cette initiative russe qui a été exposée pour la première fois par le Président à Berlin et développée lors des entretiens avec ses homologues occidentaux.
Comment expliquez-vous que votre pays ne parvienne toujours pas à mettre en place des relations apaisées avec certains États membres ? Je pense à la Pologne, aux Pays Baltes et la Rép. Tchèque, qui ont un regard très dur sur la Russie. A. S. : C’est vrai que tout n’est pas facile entre nous. Pour être très franc nous pensons qu’il s’agit là de l’héritage de la période soviétique et de la Guerre froide. Malheureusement jusqu’à aujourd’hui ces pays n’ont pas pu tourner la page. Nous regardons vers l’avenir, eux regardent vers le passé, et ne peuvent pas oublier leur histoire parfois dramatique avec la Russie tsariste et la Russie soviétique. Malheureusement ils ne peuvent pas comprendre que la fédération de Russie aujourd’hui, ce n’est ni l’Empire russe, ni l’URSS. Nous croyons que ces pays doivent trouver le courage de tourner la page. Pas d’oublier, mais en tout cas de regarder vers l’avenir. Pour l’instant ce moment n’est pas venu, ces pays ont leurs peurs, leurs préoccupations, leurs inquiétudes. Nous pensons que ces préoccupations ne sont pas fondées mais nous allons continuer à sensibiliser ces pays, à leur expliquer qu’il faut penser à l’avenir et à la coopération. Nous sommes sereins et comprenons que cela va prendre du temps. En même temps nous soulignons que la Russie n’est pas plus intéressée par cette coopération que les pays européens eux-mêmes. Il s’agit d’une vraie interdépendance économique, politique et culturelle. Le développement de la coopération est de l’intérêt de toutes les parties [...].
Que répondez-vous au nombreux Européens qui s’inquiètent de voir la Russie apprécier la manière forte dans ses relations avec ses voisins ? Je pense notamment à sa propension aux coupures de gaz qui suscitent un réel émoi en Europe... A. S. : Je ne partage pas cette appréciation faite par certains Européens. Nous voulons une seule chose : que les intérêts de la Russie, qui a été très affaiblie au début des années 1990, soient respectés. Nous voulons créer les conditions de la modernisation de notre économie et de notre société, c’est là notre tâche principale. La Russie actuelle n’est plus l’Union soviétique, nous n’avons plus cette volonté messianique de porter le communisme un peu partout dans le monde. Nous voulons améliorer l’état du pays en général, la santé, le niveau de vie des peuples. Pour cela nous sommes obligés d’assurer des conditions normales, dans le domaine international par exemple. Sur la question du gaz, il s’agit d’une affaire purement économique. Il faut savoir que depuis des années, l’Ukraine jouissait de prix très cléments pour le gaz. Le moment est venu de les changer, d’où tous ces problèmes. Mais ce n’est pas une crise, il s’agit d’une négociation que les deux gouvernements poursuivent. Nous voulons éviter toute coupure, mais pour cela il faut trouver des conditions économiques et financières. Il faut que le gaz soit payé par les pays qui l’achètent. Je ne pense pas que l’on puisse parler d’un comportement trop fort de la Russie, il s’agit de la protection de nos intérêts économiques et parfois politiques. Si l’on parle de la crise en Géorgie, je rappelle que ce n’était pas une intervention militaire russe comme certains médias l’ont présentée, mais plutôt la réponse à une offensive massive de l’armée géorgienne pour récupérer le territoire contesté de l’Ossétie du Sud. En conséquence, la Russie a été obligée de riposter. La riposte était ferme mais assez limitée parce que le conflit n’a duré que cinq jours. C’était une réponse à une action extraordinaire : une attaque massive contre des civils et les forces russes de maintien de la paix. Je vous appelle à considérer cette situation comme véritablement extraordinaire.
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