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En tant qu'ONG française qui exerce à l'échelle internationale, comment vivez-vous le flou juridique dans lequel vous exercez, êtes-vous dans l'attente de certaines normes internationales? Je pense notamment au statut associatif européen, est-ce que cela fait partie de vos attentes? C'est clair qu'aujourd'hui il n'y a pas de droit international sur les activités que l'on pourrait qualifier de non profit ou autres organisations privées qui n'ont pas pour objectif de faire du profit. Toutes nos activités sont basées sur le droit national. C’est certain qu’il y a diverses problématiques parce que le tissu associatif est très riche et qu’il est perçu de différentes manières d’un pays à l’autre. Par ailleurs c’est vrai que ce qui est important pour les associations c’est de pouvoir faire de la collecte de dons. Et avec la déduction fiscale qui intervient, il faut pouvoir l’harmoniser autant que faire se peut. Donc c’est vrai que ce statut associatif européen pourrait être un pas en avant, maintenant Amnesty est un réseau mondial, qui ne se limite pas à l’UE, et donc nous n’avons pas véritablement d’options qui s’ouvrent à nous pour l’ensemble des 60 associations nationales qui font partie du mouvement Amnesty. Estimez-vous aujourd’hui avoir une existence politique propre indépendante des États et de leurs droits ? Les ONG n’ont pas à se démarquer du droit en tant que tel, elles se doivent de fonctionner dans un cadre juridique donné. Après, le droit d’association doit être respecté. Nous devons également respecter un certain nombre de dimensions. Le fonctionnement démocratique d’une association est primordial. Peut-être pour préciser et puis pour aller plus loin, est-ce que dans certains pays où vous menez des actions, votre position d’acteur incontournable sur la scène internationale vous amène bon gré mal gré à une position de substitution aux politiques internationales mises en place ? La substitution peut avoir lieu lorsque par exemple il y a des programmes sociaux que les associations peuvent mener, pour qu’on se substitue au rôle de l'Etat quand on met en œuvre des programmes sociaux, mais nous sommes plus dans un registre de dénonciation des droits humains. Nous avons une capacité de propositions pour améliorer les choses. Ce n’est pas vraiment notre problématique. Nous dénonçons les actions des états et nous les poussons à améliorer leurs dispositifs juridiques pour s’assurer qu’il n’y ait pas de violation des droits de l’homme dans l’Etat, ou de pousser certaines conventions ou traités, voire résolutions des nations unies. Nous ne prenons pas d’argent des états donc nous sommes bien dans un rapport de critique et de promotion de la pleine application des droits humains. La question de la substitution se pose effectivement à des ONG qui sont dans une démarche d’aide sociale, caritative. La question est de savoir dans quelle mesure est-ce qu’on n’accompagne pas ce travail d’aide concret sur le terrain avec un travail de pression envers les états pour les pousser à reprendre leurs responsabilités. Toute la question pour ces ONG est de ce dire « on ne va pas ne rien faire puisque nous sommes souvent confrontés à des carences de l’Etat », que ce soit dans des pays avec des budgets sociaux plus limités voire inexistants, de fortes crise humanitaires, où les interventions d’ONG extérieures permettent de soulager un certain nombre de souffrances. De là à dire qu’on ne doit rien faire parce qu’il y a substitution au rôle de l’Etat c’est aller un peu loin. Par rapport aux grands groupes économiques internationaux, votre position vous oblige-t-elle à traiter avec ces grands groupes ? Ce n’est pas que ça nous oblige, c’est que nous souhaitons nous aussi effectivement rappeler les acteurs économiques à leurs responsabilités en matière de droits humains. Mais au-delà de la dénonciation il y a une vraie politique de partenariat qui s’est mise en place depuis quelques années… Il n’y a pas de partenariat, il y a un travail de promotion de droits humains. Il s’agit de travailler avec quelques entreprises qui sont partantes pour mener cette réflexion, c’est ce qu’on appelle la responsabilité sociale des entreprises. Donc effectivement on n’est pas là pour donner des labels mais pour entrer dans une discussion sur la manière dont les responsables économiques peuvent améliorer leurs prises en compte des droits humains et sociaux dans leurs activités. C’est un travail de promotion et de sensibilisation. On ne peut pas exiger d’eux qu’ils prennent leurs responsabilités et ne pas rentrer dans un dialogue. Aujourd’hui ce sont des démarches volontaires qu’ont les entreprises, or nous aimerions que celà aille au-delà du volontariat des acteurs économiques et qu’il y ait des responsabilités plus clairement définies au niveau du respect des droits humains. Mais pas qu’avec les acteurs privés, aussi avec les institutions financières internationales, comme la banque mondiale. Il y a pourtant des documents sur le partenariat entre Amnesty et le groupe Casino. Au-delà de la sensibilisation que vous faites sur la responsabilité sociale des entreprises, craignez-vous la réappropriation de ces partenariats par les entreprises pour redorer leur blason à des fins de communication ? Ce travail est relativement récent. L’enjeu est justement que cela ne soit pas un travail de com’, mais bien un travail sur le fond. Avec Casino c’était sur les diamants. L’objectif était de voir jusqu’où nous pouvions mettre en place des outils pour s’assurer qu’il y ait une sensibilisation sur des diamants issus de la guerre. Pour l’instant ce sont des choses relativement nouvelles dont il y a peu de textes juridiques sur lesquels se fonder. Le but n’est pas de donner un quitus mais bien de contribuer à ce que les entreprises s’améliorent sur le fond au niveau de leurs démarches et protocoles, sur des critères de droits humains. Encore une fois il ne s’agit pas de donner des bonnes notes aux entreprises mais de voir, à travers un travail pilote, jusqu’où nous pouvons aller dans ce dialogue et dans cette construction d’outils et de procédures pour améliorer les choses. Comment expliquez-vous l’apparent paradoxe entre l’idéalisme politique du discours des ONG et leur pragmatisme organisationnel ? Ne pensez-vous pas que cette situation peut-être perçue comme paradoxale ? Je pense que ce qu’il faut bien prendre garde à distinguer la stratégie des outils. La stratégie doit complètement coller à la mission sociale, au respect des valeurs et des principes qui entourent la mission sociale et l’essence même de l’association. Après c’est certain qu’on se doit, si on veut avoir un peu d’efficacité dans l’accomplissement des missions, de ne pas se contenter d’une gomme et d’un crayon. Cela nécessite d’avoir un site qui tient la route, de continuer à l’améliorer, etc. Tout l’enjeu consiste à faire en sorte que les méthodes de travail restent respectueuses des principes fondateurs et des valeurs de l’association. Il est important que les associations, qui souvent rament à contre-courant, ne rentrent pas dans l’esprit dominant, et restent bien dans ce rapport de force, tout en utilisant des outils à bon escient. Je pense au site internet, mais nous travaillons aussi avec des boites de com’ comme tbwa qui nous fait gratuitement des affiches ou des petits spots audiovisuels, parce qu'eux peuvent nous apporter un savoir faire en termes de transmission de nos messages sur la violence contre les femmes, sur l’importance de la déclaration universelle des droits de l’homme. Des outils que nous ne pouvons ni nous payer, ni produire nous-mêmes, qui sont des outils de qualité. Nous nous assurons que nous sommes bien dans une production d’outils qui nous correspondent. À nouveau il s’agit toujours de sa poser la question du respect de l’état d’esprit, mais il est certain que pour mener des actions, et avoir un appareil qui soit efficace cela nécessite des moyens. Surtout quand on ne prend pas d’argent des Etats, et que l’on est extrêmement regardant sur le financement des entreprises. À Amnesty nous n’avons quasiment pas de financement d’entreprises, disons qu’on ne refuse pas les dons ou legs mais nous ne les sollicitons pas. Est-ce que vous constatez auprès de l’opinion publique française une réticence par rapport à ce modernisme, plus que dans les pays anglo-saxons par exemple ? C’est très difficile de répondre puisque nous n’avons pas ce genre de retours. C’est une perception que l’on peut avoir parce que le tissu associatif est plus développé dans les pays anglo-saxons, donc le phénomène est certainement plus communément admis, mais c’est difficile d’en avoir la certitude. Ces changements structurels ne sont-ils pas tout simplement dus à la professionnalisation des associations humanitaires ? Il y besoin d’être plus réactif, les choses vont plus vite, ne serait-ce qu’à cause des outils. Donc nous avons besoin de plus de permanents qui permettent à des bénévoles de faire le lien et d’être dans un temps de réaction plus rapide. Il y a des compétences en termes de gestion, et des exigences tout à fait normales en termes de suivi, de rendu de comptes, de comptabilité et autre qui peuvent difficilement être délégués à des bénévoles. Nous avons des nécessités sur le fond des missions et sur de la gestion, en ressources humaines, systèmes informatiques, etc. Cela nécessite des compétences de métier qui sont solides. Ce qui n’empêche pas que cette professionnalisation ne s’applique pas qu’à des salariés, c’est aussi un besoin de professionnalisation des militants, c’est-à-dire qu’il s’agit pour les militants de pouvoir aborder d’autres problématiques, d’autres outils. Le monde change, il faut s’adapter à ces évolutions. Propos recueillis par Cyril Bérard
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