EUROPE | "Si l’idéal reste abstrait, il n’a pas beaucoup de sens"

06/12/08 | Cyril Berard

Rédacteur en chef de la revue ESPRIT, co-auteur, avec Thierry Pech, de «Les multinationales du cœur: les ONG, la politique et le marché», Marc-Olivier Padis analyse le dilemme des ONG, coincées entre les enjeux pragmatiques et leur idéal humaniste.

Les multinationales du coeur : les ONG, la politique et le marché, Marc-Olivier Padis et Thierry Pech, Seuil, 2004, la Répuublique des idées

Vous faites état de la situation inédite des ONG qui, en portant leurs actions au-delà d’un champ national, se confrontent à un espace non gouverné. Vous dites même que le « non gouvernemental » tente d’investir le « non gouverné ». Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?

Les ONG interviennent à une échelle internationale dont il n’est pas facile de définir les traits principaux. Ce dont on est sûr, c’est que le monde international n’est plus régi uniquement par les relations entre des Etats souverains, comme ça a longtemps été le cas. Pour une part, on en reste à une situation peu coopérative où chaque Etat défend ses intérêts dans une logique de puissance, où les Etats défendent pour l'essentiel leurs prérogatives et leurs droits, et se considèrent en état de « nature » comme disent les théoriciens des relations internationales. Pour une autre part, la coopération multilatérale existe à travers l’ONU et les autres institutions multilatérales. Mais au cours de la dernière décennie, avec le développement de l’unilatéralisme américain, l’affaiblissement de l’Europe, la montée en puissance de nouvelles forces comme la Chine, l’Inde, la Russie, on se rend compte que ce n’est pas par l’ONU exclusivement que passe la concertation internationale. Finalement, les relations internationales ressemblent encore à une sorte de terrain assez anarchique dans lequel il n’y a pas de règles valables pour tout le monde. Et c’est dans ce contexte qu’interviennent les ONG.

Est-ce que vous pensez que malgré tout les ONG ont une existence politique propre, indépendante de l’Etat et de son droit ?

Oui, je pense que c’est leur raison d’être. Elles s’inscrivent de façon strictement indépendante par rapport aux logiques d’Etats. Cela amène à un certain nombre de frictions avec les Etats, tant au niveau national qu’au niveau international, mais ce qui justifie leur existence, c’est le fait qu’elles se trouvent non institutionnalisées à travers le système des relations internationales, et qu’elles agissent de manière indépendante autant que possible. Leurs actions ne sont pas exemptes de contraintes, mais elles peuvent se prévaloir de dépasser les cadres nationaux et les logiques de puissances qui organisent les relations internationales.

Malgré des sources de financement très variées, les ONG sont-elles réellement indépendantes des institutions internationales et du marché ?

Oui et non. Elles sont indépendantes dans leurs principes, dans leurs vocations, dans leurs organisations, mais en même temps elles s’inscrivent dans une action qui vise à agir sur la réalité, si bien qu'elles sont obligées de tenir compte du contexte dans lequel elles interviennent. Mais elles ont acquis un poids tel à l'échelle internationale et vis-à-vis de l'opinion qu’elles représentent désormais un enjeu stratégique pour les entreprises et les Etats : personne ne peut les ignorer. Elles se trouvent prises dans un réseau de relations, sinon d’influences, avec les Etats, les institutions internationales et le monde de l’entreprise privée, en particulier les multinationales. Leur indépendance de principe est leur gage de survie. Il existe cependant aussi de fausses ONG, surnommées les "Gongo's" (governemental NGO's !), qui sont simplement le relais d’Etats nationaux, ou le masque d’intérêts économiques. Mais les vraies ONG essaient de jouer la carte de l’indépendance dans un contexte où elles sont de fait interdépendantes des autres acteurs internationaux.

Les « fausses » ONG sont-elles finalement le relais « officieux » des Etats comme vous le dites un palliatif à l’inaboutissement des politiques publiques internationales en termes de solidarité ou d’environnement ?

Le problème qui se pose à toutes les ONG est qu'elles risquent de se retrouver en position de sous-traiter des politiques nationales ou internationales. Sous-traiter des politiques nationales dans le cadre par exemple de l’aide au développement : pratiquement l’Etat les finance mais ce sont elles qui sont sur le terrain et qui mènent les actions. De ce fait elles se trouvent dans une situation d'organisme « parapublic ». D’où l’enjeu pour les ONG du niveau de financement : quand certaines sont financées à 100% par leur Etat, elles ont effectivement un problème d’identité. Sur certains terrains d'action, elles ont aussi besoin de la coopération avec les armées pour assurer leur sécurité, tout simplement, ou pour avoir accès aux victimes : pensons à ce qui se passe en Afghanistan (ou quand des membres d'ONG sont pris en otage) ou dans les situations d'urgence. En ce qui concerne les instances internationales, ce qui nous a vraiment frappé c’est que par exemple l’ONU ou la Commission européenne étaient à la recherche d’un sol démocratique qui pourrait en quelque sorte représenter leur société civile, qui serait leur interlocuteur. Dans une théorie un peu schématique de la politique, face au pouvoir, il y a toujours une société civile. Comme au niveau international la société civile n’existe pas en tant que telle, il faut trouver quelque chose qui tienne lieu de société civile, et de fait les relations internationales ont institutionnalisé leur dialogue avec les ONG de manière à dire : « nous avons un interlocuteur qui ressemble à de la société civile, et nous en sommes d’autant plus légitimes !».

Comment expliquez-vous l’apparent paradoxe entre la violence rhétorique et la radicalité politique des ONG envers les acteurs institutionnels et économiques internationaux d’un coté, et la réalité de leurs pratiques modernes et pragmatiques, qui les amènent à nouer des relations étroites avec ces acteurs, parfois même des « partenariats », voire une certaine interdépendance ?

Je crois que le paradoxe n’est qu’apparent si l’on considère les ONG comme un bloc. Mais si l'on précise l'observation et qu'on arrive à une typologie, on n’arrive pas tout à fait au même résultat. Sans doute, pour une part, il y a des ONG qui peuvent masquer sous une rhétorique radicale la réalité de leur dépendance. On ne peut exclure cette espèce de tour de passe-passe rhétorique. Mais les ONG en réalité les plus radicales sont relativement cohérentes dans leurs pratiques avec leur discours quand elles refusent les financements publics ou leur insertion dans des programmes institutionnels. Je pense en particulier à Greenpeace ou Médecins sans frontières. Mais pour la plupart des grandes ONG beaucoup plus réformistes dans leurs discours, il me semble que l’écart est moindre entre leur discours et leurs pratiques, et qu’elles ne contestent pas le fait qu’elles se trouvent dans des situations de collaboration avec les Etats et les institutions internationales, voire avec les grandes entreprises dans le cadre de démarches de labellisation en particulier.

Est-ce que vous pensez qu’au final, l’idéalisme politique qui est prôné par les ONG leur permet d’exercer une sorte « d’autorité morale » dans leurs rapports de force avec les institutions internationales ?

L’idée de notre livre était aussi de dire que les ONG auraient intérêt à rapprocher leurs discours de leurs pratiques. Et les ONG dans l’ensemble l’ont assez bien reçu et accepté. Il y a vraiment une conscience très forte, en tout cas dans les ONG que nous avons rencontrées à cette occasion, de cette difficulté. Vis-à-vis de leurs donateurs, elles ne peuvent pas s'installer durablement dans une posture irréaliste. Il faut encourager les ONG à montrer plus largement, plus explicitement ce débat interne. Au lieu d'affaiblir leur légitimité, cela la renforcerait. C'était du moins notre conviction en écrivant notre livre et la réception que nous avons reçue nous a plutôt conforté dans ce sens. Cependant, sans vouloir généraliser, on voit bien que beaucoup d'ONG ont du mal à prendre ce tournant, l'attitude qui reste la plus courante consiste à dire : « il est trop risqué pour nous de reconnaître qu’on est pris dans ces dilemmes ». Donc ils restent en fait assez discrets, même s'ils peuvent reconnaître mezzo voce qu'on n'en est plus aux débuts idéalistes de cette mouvance. En s'affermissant dans la durée, en développant leur expérience, en se professionnalisant, les ONG ont changé de statut et sont confrontées à des nouvelles contraintes. Tout cela renvoie finalement à la question de la légitimité : elles ont construit leur légitimité sur le thème de l’indépendance, mais elles ne pourront pas maintenir un discours uniquement sur ce thème là. Elles doivent apprendre à reconnaître qu'elles ont des ressources au-delà de cette rhétorique de l’indépendance pour plaider leur légitimité, et elles devraient le faire plus. Ce n’est pas infamant d’être amené à travailler avec les grandes entreprises, avec les institutions internationales… Elles devraient au contraire s’appuyer sur cette expérience réelle pour montrer qu’elles peuvent avoir des résultats, être pragmatiques, et donc renforcer leur légitimité en terme de capacité à obtenir des résultats, de faire bouger les choses. Il n'y a pas lieu d'opposer idéalisme et pragmatisme. Le fait de pouvoir incarner ses idéaux dans le réel, c'est une traduction de l’idéal. Si l’idéal reste abstrait, il n’a pas beaucoup de sens. Le fait d’être pragmatique n’est pas une capitulation, ni un renoncement, c’est un accomplissement du projet des ONG.

Est-ce que finalement cette réticence ne viendrait pas de l’opinion publique française qui est peut être un petit peu plus fermée à ce pragmatisme, ce qui est peut être moins le cas dans les pays anglo-saxons ?

Oui, effectivement, on a sans doute un écart vis-à-vis de l’opinion qui a tendance à voir encore les ONG comme des chevaliers blancs. Mais, pour les ONG, ce n’est pas une raison de verser dans ce travers–là. Elles ont les moyens d'expliquer leur travail à leurs donateurs, elles savent construire un lien assez fort avec eux, elles ont toutes des organes de presse, des petits journaux qui sont très bien faits, qui entretiennent ce lien etc. Elles ont beaucoup de moyens d’exprimer les choses, et je crois que l’opinion, malgré ces malentendus, est capable d’entendre un autre discours. Elles doivent faire preuve de courage et de responsabilité dans ce domaine.

Propos recueillis par Cyril Bérard

Rédacteur :
Cyril Berard, Nantes France