EUROPE | « La politique n’existe pas, la dissidence si ! »

09/12/08 | Emmanuel Lemoine

Pour parler du Bélarus, Alexandre Lahviniec utilise des mots comme “régime”, “propagande” ou “peur”. Engagé aux côtés du leader de l’opposition, il nous fait part de son regard critique et réaliste sur l’avenir du Bélarus.

Alexandre Lahviniec est enseignant à l’université internationale de Sciences humaines de Minsk sur les questions d’intégration européenne et conseiller en Politiques intérieures et internationales auprès d’Alexandre Milinkievitch, leader du Mouvement des libertés et candidat d’opposition aux élections présidentielles bélarusses de 2006.
Mitochondrie
Nantes France

Europa : En 2006, Europa publiait un dossier sur les élections présidentielles bélarusses réalisé par l’association nantaise La Pèch’. Le travail de l’opposition n’était pas facile, cela a-t-il changé depuis ?

Alexandre Lahviniec : Bien que les élections aient été truquées, je continue d’agir auprès d’Alexandre Milinkievitch, en réunissant des gens dans tout le pays pour parler de leurs problèmes. Nous faisons du porte-à-porte pour rencontrer la population et essayer de faire naître une conscience nationale. Le régime d’Alexandre Loukachenko se base sur deux piliers : la peur et la propagande. Pour y répondre, nous travaillons constamment sur deux défis très importants : l’éducation et l’information. Par l’éducation des gens, surtout de nos activistes, nous montrons qu’ils peuvent participer. Je suis membre d’une association pour protéger les personnes licenciées de leur boulot ou renvoyées de leurs universités. Et deuxièmement l’accès à l’information. Il ne s’agit pas de se limiter à dire «le régime est mauvais», beaucoup le savent. Mais il faut permettre la diffusion de la presse indépendante. C’est plus important de proposer une alternative positive.

Europa : Ce travail de terrain porte-t-il ses fruits ?

A.L. : Nous ne sommes pas aussi forts qu’on le voudrait. Un peu plus d’un quart des gens que nous rencontrons sont prêts à nous soutenir. Et environ la moitié sont indécis et ont peur. C’est un potentiel à développer et c’est avec eux que nous voulons travailler. Le quart restant suit le régime. Ce ne sont certainement pas les 75% dont se vante Loukachenko.

Europa : Les avertissements de 2006 n’ont, semble-t-il, pas suffit pour les législatives du 28 septembre 2008 ?

A.L. : À part quelques changements de façade, le régime n’a pas changé. Dès le lendemain du scrutin, le verdict était clair : ces élections n’étaient pas conformes aux standards démocratiques de l’OSCE1. Vu de l’intérieur, on peut aller encore plus loin. Ce n’est qu’une autolégitimation du régime, via une campagne publique. La réponse de Loukachenko au président de l’OSCE, le ministre finlandais des Affaires étrangères, l’illustre très bien : «Compter les voix, c’est humilier le peuple bélarusse !» Il a voulu dire par là qu’il ne faudrait pas permettre aux observateurs internationaux de chercher à savoir comment sont comptabilisées les voix. Les indicateurs montrent nettement que moins de 50% des électeurs se sont rendus aux urnes. C’est en quelque sorte «un vote de confiance négatif» par rapport au système électoral en général dans mon pays.

Europa : Les tensions entre les états-Unis et la Russie, récemment ravivées autour de la Géorgie, sont-elles palpables au Bélarus ?

A.L. : Le facteur Russie est très important. Et les états-Unis ont apporté un soutien conséquent aux forces démocratiques de mon pays. On sait qu’il y a d’autres priorités pour les démocraties occidentales, mais on aimerait bien qu’elles y consacrent davantage d’intérêt et que le Bélarus reste sur l’agenda. Au moins un bon point, le régime de Loukachenko n’a pas reconnu les Républiques autoproclamées d’Abkhazie et d’Ossétie du sud, malgré les pressions de la Russie. À partir de là, et malgré l’ambiguïté, nous essayons d’avoir un dialogue critique avec le régime et un soutien plus important de la société civile.

Europa : Justement, comment les citoyens peuvent-ils s’organiser ?

A.L. : Il est possible de s’organiser. Nous sommes quand même dans une situation plus libérale que sous l’Union soviétique. On peut se regrouper au niveau local, participer à des forums, les jeunes ont facilement accès à Internet, il est possible d’éditer des bulletins locaux... Il y a encore des choses que les citoyens peuvent faire. On sent qu’un travail est possible avec les sociétés civiles des pays de l’Union européenne. Ce qui nous manque le plus, c’est un dialogue intérieur avec des règles du jeu définies et respectées, pour avoir un vrai débat politique, qui est malheureusement absent actuellement dans mon pays.

Europa : Votre pays serait-il prêt à entrer dans l’Union européenne ?

A.L. : C’est encore pire, nous ne faisons même pas partie du Conseil de l’Europe (47 pays membres, dont la Turquie et la Russie, ndlr). Il y a un certain nombre de conditions que nous ne remplissons pas, comme le respect des normes démocratiques ou la mise en place d’une économie de marché. Or l’économie du Bélarus est actuellement à 80% dominée par l’État, c’est un système d’économie de commandes. Les Bélarusses expriment très nettement leur désir d’appartenir à l’Europe. L’UE n’est pas prête à envisager d’élargissement, hormis vers les pays des Balkans. Même si l’on sait que la voie d’européanisation prendra un certain temps, l’UE ne pourra pas rester sourde, si la volonté vient clairement du peuple bélarusse. Selon le Traité de Rome, c’est à nous de vous persuader que nous sommes aussi des Européens.

Europa : En dehors du système politique, il n’y a pourtant pas de ruptures avec vos pays voisins...

A.L. : Non, la frontière avec les pays au nord-ouest du Bélarus (Lettonie, Lituanie) n’a jamais existé avant le début des années 90. En faisant aussi partie de cette Europe centrale, nous avons vécu l’histoire au même rythme, avec notre mouvement de Renaissance nationale à la fin du XIXe siècle, avec la déclaration de notre indépendance en 1918, malheureusement avortée par la Russie soviétique. Nous avons une tradition de révolte, peut-être pas assez affirmée, mais qui nous laisse optimistes pour continuer à militer. Chez nous, la politique n’existe pas, mais la dissidence, si !

Rédacteur :
Emmanuel Lemoine, Nantes France