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Ils sont nombreux dans les grandes villes. Ne sachant pas trop s’ils sont associés ou concurrents, ils vous sollicitent régulièrement. «Vous avez 5 minutes ?» Et vous voilà en pleine discussion avec, en général, un passionné qui vous explique comment et pourquoi vous devez donner à telle ou telle Ong. Pardon, «Organisation de solidarité internationale». Les Ong sont, dans l’inconscient collectif, des grandes machines de l’humanitaire au fonctionnement quelque peu obscur. Tel un iceberg, leur face émergée est ici, devant vous, avec une casquette et un K-way aux couleurs de l’association qu’ils défendent. Ou pour laquelle ils travaillent. Car c’est un travail, d’aguicher le badaud. Vous avez cru que ces jeunes motivés étaient des bénévoles au grand cœur ? Souvent oui, mais aussi des salariés rémunérés. Un peu plus de 10 euros bruts de l’heure, en moyenne. Le salaire est le même quel que soit le nombre de recrutements effectués. Leur travail ? Vous recruter. Car vous êtes un donateur potentiel. Ce sont donc eux, les «recruteurs de donateurs». Eux-mêmes sont recrutés par des «recruteurs de recruteurs de donateurs». étudiants, chômeurs, ils ont tous deux points communs : ils ont du mal à boucler les fins de mois et sont engagés dans des causes humanitaires, sociales ou environnementales. Ils étaient pour la plupart déjà enclins à l’engagement bénévole, comme nous l’explique Philippe : «Au début, je pensais que c’était bénévole, je donne environ 60 euros par mois à quatre assos différentes. Je suis bénévole aux Restos du coeur et je travaillais avant pour l’Unicef.» Car il faut croire en ce que l’on fait. En témoigne Charlotte, qui a travaillé pour plusieurs associations : «C’est un boulot difficile, tu dois demander des RIB dans la rue et tu te fais envoyer chier sans cesse dans le froid, sous la pluie, etc. Si tu n’es pas un minimum investi, ça se voit, et t’arrives à rien.» Au-dessus des recruteurs de donateurs, une hiérarchie bien pensée : viennent d’abord les boosters, «ceux qui font le plus de recrutements de dons. Ils sont le moteur de l’équipe, nous explique Philippe. Ils peuvent aussi changer d’une équipe à l’autre en fonction des besoins, si l’une d’elles a besoin d’être remotivée par exemple.» Ensuite les chefs d’équipe, qui «encadrent et coordonnent». Leur employeur ? Ong Conseil, une agence de recrutement qui a le monopole sur ces activités, dont le siège est situé à Paris, qui lui-même dépend d’un siège international canadien. La plupart des grandes Ong lui sous-traitent le recrutement de donateurs en lui «commandant» un certain nombre d’heures de terrain. Certaines, comme Greenpeace, organisent cette collecte en interne, et voient d’un mauvais œil cette généralisation de la quête au donateur. En témoigne Anne-Marie Schmidt, responsable RH des recruteurs de donateurs chez Greenpeace : «C’est vrai qu’il y a une saturation aujourd’hui dans la rue. Le recrutement direct est une spécialité de Greenpeace, nous l’avons inventé. [...] Nous n’avons pas besoin de sous-traiter ce service, il s’organise en interne.»
Autonomie financière Le recrutement de donateurs est indispensable aux grandes Ong, car garant d’une certaine autonomie financière. Sur le site Internet d’Ong Conseil, un graphique didactique nous démontre l’étroite corrélation entre le nombre d’heures sur le terrain et les donateurs recrutés. Entre 2005 et 2007, le nombre d’heures de terrain effectuées par les recruteurs de donateurs aurait triplé, engendrant une augmentation des dons, qui auraient doublé en deux ans. Donc plus les Ong vous sollicitent dans la rue, plus elles engendrent des revenus, et plus elles sont autonomes financièrement. Jusque là, rien d’anormal. Mais l’autonomie financière des Ong n’est pas toujours synonyme de rendement sur le terrain des actions. L’observatoire indépendant Ong Scan, dans une étude auprès des associations faisant appel à la générosité du public, observe ainsi une corrélation inverse : «Cette corrélation inverse entre rendement et autonomie s’explique sans doute par les choix stratégiques que l’association doit effectuer. Si elle désire collecter des dons auprès des particuliers, elle doit engager des dépenses pour réaliser des campagnes d’appel à la générosité. Certes, les coûts engendrés permettent de récolter des fonds, mais ils se traduisent par une diminution relative des emplois consacrés aux missions sociales, synonyme de moindre rendement. En un mot, l’autonomie financière se paye.»
Professionnalisation L’organisation des Ong semble donc très hiérarchisée, répondant à un besoin de professionnalisation croissant. Mais reste-il encore des bénévoles ? Oui. Dans l’humanitaire, le travail bénévole représenterait 7 579 équivalents temps plein pour l’année 2005 (1). En plus de ces bénévoles toujours très présents, de plus en plus de volontaires viennent gonfler les rangs des Ong. Selon l’association Résonances Humanitaires, ils seraient environ 4 200 volontaires à partir chaque année pour le compte des Ong françaises. La distinction entre bénévole et volontaire n’est pas toujours évidente aux yeux du public. Le volontariat est un statut hybride entre le bénévolat et le salariat. Les volontaires sont des bénévoles qui bénéficient d’une indemnisation financière et d’une protection sociale. Ce statut a été révisé avec un projet de loi adopté en 2005 pour mettre fin au «tourisme humanitaire» (lire page 15 «clichés et amalgames»). Toujours selon Résonances Humanitaires, ce statut concernerait 90% du personnel de terrain, qui seraient par ailleurs tous titulaires d’un Bac + 4 ou 5. Quant aux salariés, leur part aurait globalement baissé pour les employés de bureau (- 2% entre 2000 et 2005), laissant place à plus de salariés de terrain (+ 2% entre 2000 et 2005). Mais les Ong ont de plus en plus besoin de personnel compétent. Et pour cela elles n’hésitent pas à aller chercher les compétences à la source, dans les universités. C’est dans cette optique qu’est née en 2004 L’Association pour le développement du management associatif (ADEMA), en partenariat avec l’École des Mines de Paris. Elle permet aux associations de faire appel à des salariés et des bénévoles formés aux spécificités de fonctionnement du secteur non marchand. Au programme : stratégie et organisation, animation et recrutement des salariés et bénévoles, communication, développement des ressources, droit, finance, gestion, etc. Et si la professionnalisation des Ong françaises s’est faite tardivement contrairement à leurs consorts européens (et notamment anglo-saxons), c’est un phénomène qui va grandissant. Les grandes Ong ont aujourd’hui des structures ultra hiérarchisées, composées de services bien distincts aux noms révélateurs d’une logique d’entreprise. Ainsi, on distingue clairement le marketing du marketing-direct, du street-marketing... Aujourd’hui les communicants ont une carrière de journalistes derrière eux, et les webmasters sortent des plus grandes écoles. «Nous recevons plus de 3 000 CV par an pour des postes salariés» nous explique la directrice des ressources humaines de Greenpeace.
Schizophrénie ambiante Le monde a changé, et les Ong doivent s’y adapter. L’apparent paradoxe entre cet idéal politique et humaniste qu’elles prônent, leur rhétorique radicale, et la modernité de leurs logiques, de leurs structures, dignes des grandes multinationales, s’explique par l’obligation de résultats à laquelle elles sont soumises. Comme nous l’explique Stephan Oberreit, directeur d’Amnesty International France, ces techniques modernes sont indispensables au bon fonctionnement des Ong : «On se doit, si on veut avoir un peu d’efficacité dans l’accomplissement des missions, de ne pas se contenter d’une gomme et d’un crayon. [...] Aujourd’hui il faut être plus réactif, les choses vont plus vite. Cela nécessite des compétences de métier solides. Et cette professionnalisation ne s’applique pas qu’à des salariés, c’est aussi un besoin de professionnalisation des militants.» Des techniques qui ne vont pas à l’encontre de l’éthique et de la morale prônées par les Ong. «Il faut bien prendre garde à distinguer la stratégie des outils. La stratégie doit complètement coller à la mission sociale, au respect des valeurs et des principes qui entourent la mission sociale et l’essence même de l’association.» Et de conclure simplement : «Le monde change, il faut s’adapter à ces évolutions.» Mais ces évolutions peuvent encore être mal perçues par le donateur lambda. Les Ong font encore figure de chevaliers blancs. Une perception un peu désuète selon Marc-Olivier Padis «Il y a sans doute un écart vis-à-vis de l’opinion qui a tendance à voir encore les Ong comme des chevaliers blancs. Mais ce n’est pas une raison pour verser dans ce travers–là. [...] Je crois que l’opinion, malgré ces malentendus, est capable d’entendre un autre discours. Ce n’est pas infamant d’être amené à travailler avec les grandes entreprises, avec les institutions internationales... Les Ong devraient au contraire s’appuyer sur cette expérience réelle pour montrer qu’elles peuvent avoir des résultats, être pragmatiques, et donc renforcer leur légitimité en terme de capacité à obtenir des résultats, de faire bouger les choses. Il n’y a pas lieu d’opposer idéalisme et pragmatisme. Le fait de pouvoir incarner ses idéaux dans le réel, c’est une traduction de l’idéal. Si l’idéal reste abstrait, il n’a pas beaucoup de sens. Le fait d’être pragmatique n’est pas une capitulation, ni un renoncement, c’est un accomplissement du projet des Ong.»
1/ Enquête «Argent et organisation des associations de solidarité internationale» réalisée par la Commission coopération et développement, septembre 2005.
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