EUROPE | "Donnant-donnant"

08/12/08 | Cyril Berard

Chose impensable il y a une dizaine d’années, les Ong et les grands groupes économiques se parlent aujourd’hui, se concertent. Parfois, ils trouvent même des intérêts communs et marchandent ensemble, nouent des partenariats. Mais chut… Ces pratiques sont tout juste en train de rentrer dans les mœurs.

Kofi Annan, créateur du Global Pact en juillet 2000. Photo by Ricardo Stuckert/PR/ABr /

Les Ong et les grandes firmes internationales sont plus connues pour leurs frasques provocatrices que pour leur amitié sans borne. Mais depuis quelques années, les grandes entreprises se questionnent sur leur rôle «social», notamment dans un contexte de mutations dues à un environnement globalisé. Ce sont elles qui ont instigué un rapprochement avec les grandes Ong. Dès juin 2004, le Forum des amis du Pacte mondial en France (1) se réunit pour définir «l’avenir des partenariats “structurants” entre Ong et entreprises» (2). Toujours est-il que des convergences sont observées, et que selon les critères du commerce international, il faut bien veiller à ce que les intérêts soient communs, ou en tout cas que la relation soit «donnant-donnant».

«Je t’aime moi non plus»

Si les Ong et les entreprises trouvent des intérêts communs dans leurs partenariats, elles n’en sont pas moins discrètes sur leurs positions qui ressemblent parfois à un pacte avec l’ennemi. Car c’est bien sur cette base relationnelle belliqueuse que les relations ont commencé à se nouer. En témoigne Michel de Fabiani, directeur Europe du groupe BP : «Au début des années 90, nous avons été dans la ligne de mire des Ong en Colombie, mais ce n’est qu’en 1994, lorsque l’immeuble de notre concurrent Shell à Londres a été occupé chaque jour par Greenpeace (3) que nous nous sommes dits qu’engager un dialogue était préférable à une bataille juridique et médiatique» (4). Les entreprises sont alors parties du principe qu’il valait mieux dialoguer que prendre des risques inconsidérés. Aujourd’hui les entreprises, et notamment les multinationales qui ne bénéficient pas d’une image particulièrement reluisante aux yeux du public, ont à cœur de soigner leur image «sociale», «écolo», «humaine» et «responsable». Pour ce faire, elles font désormais appel aux Ong, sortes de garants d’une caution morale citoyenne. Une étude de l’European Social Survey indique qu’en 2003, un citoyen européen sur quatre achetait au moins un produit pour des raisons politiques, éthiques ou environnementales, et 16% déclaraient avoir boycotté une marque au cours de l’année passée. Rassurer l’individu sur ses engagements éthiques et moraux, sans oublier que le citoyen est aussi un employé, car une communication habilement orchestrée en interne permet également de renforcer le lien affectif entre l’entreprise et ses salariés. Par ailleurs, l’Investissement socialement responsable (ISR (5), l’ouverture à la société civile et le dialogue avec les Ong permettent aux entreprises d’être considérées par les agences de notation sociale et environnementale, et de favoriser l’accès aux indices (6) «éthiques», sorte de pastille verte de l’entreprise «socialement responsable».

Chiens de garde

Mais les Ong ont aussi redoré leur blason. Fortes d’une professionnalisation grandissante, elles ont aujourd’hui acquis un statut d’expert aux yeux des grandes firmes, loin de l’image de vilain petit canard d’il y a 15 ou 20 ans. «L’Unicef a la connaissance du terrain que nous n’avons pas», déclarait Marianne Barner, chargée des relations avec les Ong chez Ikea. Le groupe s’est en effet lancé dans un partenariat humanitaire après avoir été accusé d’exploiter des enfants pour fabriquer des tapis en Inde. Elle relativise aussitôt ses propos : «Il faut sûrement deux types d’Ong : celles qui servent de chiens de garde et celles qui nous accompagnent».

De leur côté, les Ong œuvrent pour faire changer les choses et voient dans leurs partenariats avec les entreprises le moyen concret d’y arriver. Comme nous l’explique Stephan Oberreit, directeur France d’Amnesty International, les relations Ong-entreprises doivent avant tout aboutir à des résultats de fond : «Ce travail [avec les entreprises] est relativement récent. L’enjeu est justement que cela ne soit pas un travail de com’, mais bien un travail sur le fond. Le but n’est pas d’attribuer des labels, mais bien de contribuer à ce que les entreprises s’améliorent sur le fond au niveau de leurs démarches et protocoles, sur des critères de droits humains.» Si certaines Ong adoptent aujourd’hui une posture de dialogue et de concertation, d’autres, comme Greenpeace, continuent de jouer d’une stratégie claire de pressions et d’affrontements. Souvent la combinaison des deux apparaît plus complémentaire qu’antagonique, la posture réactive de l’opposition frontale permettant souvent d’amorcer le dialogue, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

Relations contractuelles

Outrepassant le stade du dialogue, certaines Ong commencent à mettre en place des contrats très normés avec les multinationales. Amnesty International, initialement créée en 1961 pour défendre la situation des prisonniers politiques, redéfinissait sa mission en 2001 pour y intégrer la promotion des droits économiques. Ainsi l’Ong élargissait sa mission au-delà des sphères publiques. En France, elle créait en 1997 une commission «entreprises» destinée à sensibiliser les grands acteurs économiques mondiaux sur les problématiques des Droits de l’homme. Récemment, un partenariat avec la firme Casino lui a permis d’éviter l’importation par le groupe, de diamants issus de la guerre. Selon Stephan Oberreit, l’initiative est encore au stade d’expérimentation : «L’objectif était de voir jusqu’où nous pouvions mettre en place des outils pour s’assurer qu’il y ait une sensibilisation sur des diamants issus de la guerre. [...] il ne s’agit pas de donner des leçons mais de voir, à travers un travail pilote, jusqu’où nous pouvons aller dans ce dialogue.» Les «partenaires» sont arrivés à l’élaboration d’une charte éthique pour EMC distribution (centrales d’achat du groupe Casino). En contrepartie des engagements de l’entreprise, l’Ong peut bénéficier d’un réseau étendu pour effectuer ses campagnes de sensibilisation au sein des centres commerciaux du groupe. «Donnant-donnant» donc.

1/ Lancé en juillet 2000 par Kofi Annan, le Pacte mondial (Global Pact) vise à promouvoir auprès des entreprises du monde entier dix principes universels relatifs aux Droits de l’homme, aux normes du travail et à l’environnement. Structure informelle sans statut juridique, le Forum des amis du Pacte mondial est le relais en France du bureau du Pacte mondial à New-York.

2/ Selon le rapport «Relations Ong-Entreprises: bilans et perspectives» rapporté par Eddy Fougier et Jean-Damien Pô, avril 2005.

3/ Lors de l’affaire de la plate-forme pétrolière Brentspar.

4/ Le Monde, 17 janvier 2004

5/ L’ISR est un investissement individuel ou collectif effectué selon des critères sociaux, environnementaux, éthiques et de gouvernance d’entreprise sans occulter la performance financière.

6/ le FTSEGood et le Dow Jones Sustainability Index

 

 

Rédacteur :
Cyril Berard, Nantes France