GEORGIE | Au milieu de l’Enfer, le Paradis

05/11/08 | Fabrizio Fazzari

Creuser le thème de la guerre du Caucase est l’occasion de rencontrer et de discuter avec de nombreux Géorgiens qui vivent et travaillent en Italie pour des raisons professionnelles. Parmi ces nombreuses rencontres, celle de Tamarak, une interprète géorgienne qui, pour des raisons exclusivement liées à son travail diplomatique, préfère ne pas apparaître sous son vrai nom dans cette interview.

Quelles sont les origines de la situation actuelle du Caucase?

Le démembrement de l’URSS a provoqué une situation chaotique : La Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont devenus des sujets de droit international. La division politique au sujet des frontières a engendré de sanglants conflits ethno-territoriaux : entre Arméniens et Azerbaïdjanais pour l’hégémonie dans le Haut-Karabagh ; en Géorgie, avec l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie ; la première guerre russo-tchétchène et le conflit ente Ossètes et Ingouches pour le contrôle de l’Ingouchie. La Géorgie et l’Azerbaïdjan, en s’éloignant de l’influence russe pour se rapprocher de l’Occident, ont attisé la colère russe. La Russie a garanti un soutien politique et armé aux petites entités territoriales sécessionnistes : des interventions purement structurelles et non de solidarité, comme le requiert la politique des grandes puissances. Le Nagorny-Karabakh, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie en sont sortis vainqueurs grâce à l’appui russe : ils ont obtenu une indépendance de facto, à défaut d’une indépendance de jure.

Selon toi, quelles seront les avancées futures?

Il n’est pas facile de faire des pronostics concernant le futur. A mon avis, la situation est extrêmement compromise et on est au bord d’un énième conflit. Le manque d’intérêt pour une solution diplomatique définitive mènera à l’instauration de tensions de plus en plus fortes. Le Caucase porte un lourd fardeau : d’un côté, il y a l’orientation philo-occidentale de l’Azerbaïdjan, de la Géorgie et de la Turquie (si on suit le parcours de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan [cf. l’article du journal EUROPA n°10, « la ruée vers l’or noir »], une des vraies raisons du conflit), et de l’autre, la Russie, l’Arménie et l’Iran. L’intérêt des Etats-Unis pour la région caucasienne est indéniable : cela signifie le contrôle sur une grande quantité de pétrole et un avant-poste militaire stratégique vers la Chine.

Lorsque le conflit a éclaté tu étais dans ton pays, chez tes parents. Comment as-tu vécu ces journées?

J’étais déjà à Tbilissi depuis début août. Tout a commencé dans la nuit du 7 au 8. La Géorgie, dirigée par Saakashvili, attaque l’Ossétie du Sud, qui déclarait son indépendance. La Russie ne laisse pas attendre sa riposte. Les chars d’assaut de la 58ème armée russe traversent le tunnel de Roki. 20 000 hommes et 100 chars d’assaut ont avancé en détruisant tout sur leur passage. Les avions russes ont bombardé Gori, cœur de la ligne directrice qui relie la Géorgie occidentale à la Géorgie orientale, le territoire de Zougdidi et une base de l’aviation géorgienne très proche de la capitale. Pendant ce temps, la flotte russe de la Mer Noire coulait les bateaux géorgiens à Poti. Saakashvili croyait à l’aide militaire occidentale. La diplomatie internationale a cherché à mettre un point final à cette attaque. La Russie a continué à faire la grosse voix, en essayant de faire comprendre à la Géorgie sa suprématie militaire. Aujourd’hui encore, après deux mois, on ne compte plus les exercices militaires. Moi je suis retournée presque tout de suite en Italie. Mon passeport est italien. La Farnesina[1] a organisé un vol spécial pour rapatrier tous les Italiens. Beaucoup de Géorgiens ne veulent pas que la Géorgie serve d’excuse pour la résolution de cette nouvelle guerre.

L’Ossétie et l’Abkhazie indépendantes. Qu’en penses-tu ?

J’ai ma propre idée là-dessus. Très personnelle. Il n’y a pas de haine. Nous en avons assez de la haine. Simplement, s’ils veulent obtenir leur indépendance, qu’ils l’obtiennent. Au bout du compte, ça finira comme au Kosovo. La Géorgie pourra tisser des liens économiques avec ces deux nouveaux Etats, en ne compromettant pas le développement économique. On décrit la Géorgie comme un paradis terrestre. Une de nos légendes raconte que Dieu avait choisi la Géorgie pour Lui. Quand Dieu décida de répartir la Terre entre les différents peuples, une longue queue se forma. Les Géorgiens décidèrent de ne pas rester dans la file et donnèrent une grande fête. Quand ensuite ils se présentèrent devant Dieu, il n’était rien resté pour eux. Dieu leur demanda le motif de leur retard et ils se justifièrent ainsi : « Il y avait une très longue queue et nous sommes allés faire la fête pour ne pas te déranger, et nous avons trinqué en ton honneur ». Alors Dieu décida de leur donner sa résidence : le Paradis sur Terre, le Caucase. Cette légende illustre un peu de ce qu’est l’esprit des Géorgiens. Nous ne voulons pas la guerre et nous ne voulons pas vivre le « miracle géorgien » ou le boom économique. Les Géorgiens vivent avec modestie, en obtenant tout du travail de la terre : de cette terre fertile et miraculeuse que Dieu nous a donnée.



[1]La Farnesina : palais où se trouve le Ministère des Affaires Etrangères italien, à Rome. Equivalent du Quai d’Orsay en France (NdT).

 

Article paru dans l'édition d'octobre 2008 d'Ergo Sum, www.ergosumpress.com

Rédacteur :
Fabrizio Fazzari, Genova Italie
Traducteurs :
Damien Zalio, Paris France
Philippine Galtier, Paris France
Thibault Motté, Paris France