MACEDOINE | JOUR DE PLUIE À SUTKA

04/11/08 | Antoine Le Roux

Banlieue nord de Skopje, capitale de la République de Macédoine. Chutka est sûrement le plus grand rassemblement de Rroms dans les Balkans. Un quartier aux multiples facettes, en voici l’une d’entre elles.


Antoine Le Roux
Skopje Macédoine

Chuto Orizari. Autrement appelé Sutka. Un ghetto. Une des nombreuses municipalités de Skopje, capitale de la République de Macédoine. Une petite ville de 40 000 habitants. Certainement le plus grand rassemblement de Roms des Balkans. Sutka ou le « Petit Paris ». Une petite capitale dans la capitale, là-bas, loin du centre, de l’autre côté du pont... Un quartier excentré où les Macédoniens ne viennent que sur la pointe des pieds pour y acheter au grand bazar trois paires de chaussettes. Ici, elles sont beaucoup moins chères que dans le centre. Aujourd’hui, je me rends rue Pélagonie. Une des zones les plus pauvres de Sutka. Un bidonville. Un amas de cabanes construites les unes à la suite des autres qui débouche sur des champs. La frontière de la municipalité. Un passage très étroit. On n’y passe pas à deux. Il serpente sur 50 mètres, bordé par des murs inachevés, parfois blanchis à la chaux. Certains, ayant subi les coups des intempéries, menacent de s’écrouler. Partout, les portes et les cours sont ouverts. Elles dévoilent des intérieurs sales et lugubres. Un grand-père est assis sur une chaise sans dossier. Il se balance en observant son petit garçon faire trempette dans une grande cuve en fer-blanc émaillé. 5 ans à peine. Son visage est couvert de boue sèche. Il ne porte pour seul vêtement qu’une culotte trop grande pour lui. Il rit aux éclats, sous l’œil distrait de son papy. Une fois sa toilette achevée, il repart, embarqué par le flot d’enfants qui a déboulé à cet instant précis dans l’allée. « Zdravo ! Zdravo ! » Ils saluent tous l’un après l’autre avec de larges sourires, la main tendue en l’air. « Zdravo ! Zdravo ! Chto pravich ?* » Tous sont affublés d’habits sales et troués. Certains sont nus. À l’entrée de la cabane, à l’endroit où le vieux monsieur s’est maintenant assoupi, une jeune fille s’est montrée. Elle a les traits fins et les cheveux bien tirés en arrière. Elle me sourit, timidement. Devant les baraques suivantes, les gens sortent la tête avec le même air de curiosité et d’amusement. Un peu plus loin, devant sa cabane faite de planches ficelées les unes aux autres, « D » attend. Toute la rue a été mise au parfum de mon arrivée. Les mômes ont crié mon nom. Mon ami me reçoit dans la seule pièce qu’il possède. Deux canapés, où toute la famille dort, des tapis qui recouvrent toute la surface du sol, un placard et une télévision. Le café turc est servi sur un plateau, à même le sol. Il n’a pas honte de me recevoir dans ces lieux. Ici, ce n’est pas chez lui. Il est réfugié. Sa maison se trouve au Kosovo. Il a fui les bombardements de l’OTAN en 1999. Pourquoi devrait-il avoir honte tant qu’il ne peut m’accueillir sous son propre toit ? C’est un lieu où lui-même ne fait que passer.

Dehors, l’air se charge d’électricité. Le ciel s’obscurcit. Pour le moment, nous sommes à l’abri. Des cris d’enfants parviennent de la rue. Quelques minutes plus tard, l’orage s’abat sur Skopje. Bientôt, il déverse ses eaux torrentielles sur la banlieue rrom. Dans l’allée, une rivière de boue se forme. Elle profite de la pente pour embarquer tout ce qui traîne sur son passage. Des ordures, des sacs plastiques, des canettes, du branchage, des haillons... Rien ne résiste. Un lit d’eau marron empêche maintenant tout déplacement. Plusieurs enfants s’improvisent un balai et entreprennent de rassembler les ordures. Ils ont de l’eau jusqu’aux mollets. Mais ils ne réussissent qu’à écarter quelques sacs plastiques et les restes d’une paire de sandales. Les ordures du quartier entier ont terminé leur route ici, devant la cabane de « D ». Petit à petit, les eaux courent vers les champs alentours et désertent les sillons qu’elles ont creusés dans le chemin. Elles ont laissé les déchets sur place. La rue Pelagonie, le temps d’un jour de pluie, devient la poubelle de Chutka.

Rédacteur :
Antoine Le Roux, Skopje Macédoine

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