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Dans votre galerie personnelle de stéréotypes et de clichés, ouvrez la case “Pologne”. Qu’y trouvez-vous ? D’abord, quelques idées en vrac, des histoires de vodka et d’alcooliques, un pays tout gris et très froid. Un voyage scolaire à Auschwitz, peut-être. Glaçant, lui aussi. Ah, tiens, justement, en voilà un beau : “les Polonais sont antisémites”. Quoi d’autre ? Au fond, là-bas, un pape, un certain Jean-Paul, “qui a vaincu le communisme” (air connu) et pourfendu la capote. Des plombiers. Des jumeaux ultraconservateurs qui se partagent le pouvoir. Et là-dessus, arrive Bronislaw Geremek, et vous devenez tout rouge. Geremek s’est tué au début de l’été 2008, au volant de sa voiture. Il avait 76 ans, qu’il avait passés à démentir les fausses évidences, celles des histoires qu’on raconte et celles de l’histoire que l’on vit. La sienne commence à Varsovie, le 6 mars 1932, dans une famille juive originaire de Russie. Bronislaw a huit ans quand il connaît les horreurs du ghetto. Son père est déporté – à Bergen-Belsen, puis à Auschwitz, dont il ne revint pas. C’est à un Polonais, un catholique, que Geremek et sa mère doivent leur survie : l’homme qui deviendra son beau-père réussit à les faire sortir et à les cacher jusqu’à la fin de la guerre. Plus tard, Geremek a toujours assumé cette double identité, polonaise et juive, mais toujours dans cet ordre. “Je suis d’abord Polonais, c’est ma première identité. [...] Si j’ai survécu à l’Holocauste, c’est grâce au peuple polonais. Il y eut un chrétien pour nous sauver, ma mère et moi, en 1943, et des Justes, il y en eut beaucoup d’autres en Pologne.” 1 Premier accroc dans les clichés.
La dignité des pauvres Puis le jeune Geremek se fait historien. Dans la Pologne stalinisée du début des années 1950, c’est une gageure. Il veut faire de l’histoire contemporaine, on le lui refuse, malgré son adhésion au Parti Communiste. Il se passionne alors pour l’École française, celle des Annales de Febvre, Bloch et Braudel. Il adhère à leur “histoire globale”, et se choisit un thème dont lui-même admettait qu’il avait à voir avec sa propre histoire : les pauvres et les exclus du Moyen-Âge. “Ce choix des pauvres, et non des riches, tenait à ma sensibilité. Je m’intéresse aux pauvres, aux faibles, à ceux qui sont objets de haine. C’est devenu comme une quête existentielle.” Il voyage en Europe, à Paris, où il soutient sa thèse en 1972. Il devient un spécialiste reconnu, y compris chez lui. Pourtant, depuis 1968, il a rompu avec le PC polonais, suite à l’invasion de la Tchécoslovaquie par le Pacte de Varsovie. C’est le début de l’engagement : “J’ai choisi d’enseigner dans la vérité, contre la propagande officielle.” Il lance une “Université volante”, avec Adam Michnik, rencontré à l’université de Varsovie. En 1980, il est à Gdansk, pour soutenir les ouvriers en grève des chantiers navals Lénine. Menés par Lech Walesa, ils réclament le droit de se syndiquer. Commence pour Geremek et d’autres intellectuels, dont Michnik, dix ans de lutte qui aboutissent à la chute du régime communiste, en 1989. Entre temps, Geremek participe activement au lancement de Solidarność (Solidarité en polonais, ndlr), syndicat qui compte 10 millions de membres en 1981 et fait trembler le régime. Il est emprisonné après la proclamation de l’ “état de guerre” par le général Jaruzelski ; il le reste un an et demi.
L’européen Dans la nouvelle Pologne post-communiste, Geremek devient une figure de la vie publique, élu député à la Diète (Parlement polonais, ndlr) de 1989 à 2001. En 1997, il est ministre des Affaires étrangères. L’intellectuel polyglotte (polonais, français, allemand, anglais et italien, qu’il a appris en prison avec Le Nom de la rose, d’Umberto Eco) négocie l’ancrage occidental de son pays, et notamment son adhésion à l’OTAN, effective en 1999. Et puis celui pour qui “l’idée européenne a nourri la résistance des Européens de l’Est” contre le communisme et l’URSS se fait élire eurodéputé, en 2004, à 72 ans. Siégeant avec le centre-droit libéral, il manque de présider le Parlement. En avril 2007, Geremek fait sensation, une dernière fois dans le rôle théâtral du dissident politique : “Je suis prêt à payer le prix de mes actes”, déclare-t-il alors. La menace ? Perdre son mandat européen, au motif qu’il refuse de se plier à la nouvelle loi polonaise de décommunisation (dite de “lustration”), qui prétend imposer à tous les fonctionnaires et élus de déclarer s’ils ont collaboré avec l’ancienne police politique. Geremek s’y refuse, parce qu’il l’a déjà fait au début des années 1990. La cour constitutionnelle polonaise finit par invalider la loi. Que restera-t-il de Bronislaw Geremek ? Une bonne tête, déjà, ce qui n’est pas rien, une figure positive et tranquille (les grosses lunettes, la barbe drue et la vieille pipe fumante) de la résistance à l’oppression. Le souvenir d’un intellectuel démocrate qui disait : “La démocratie tient aussi à la manière dont sont défendus les intérêts des petits et des faibles.”
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