EUROPE | Nucléaire : Qui paiera les dégâts?

07/10/08 | Cyril Berard

Les “incidents” se multiplient, les conditions de travail se dégradent, mais la prolifération nucléaire est là. Roland Desbordes, président de la CRIIRAD, dresse un portrait alarmiste d’une industrie qui laisse derrière elle l’humain au profit du politique.

Roland desbordes
Mitochondrie
Nantes France

Les récents incidents qui ont eu lieu cet été sur les sites nucléaires du Tricastin et de St Alban ont vu des employés contaminés à un « niveau zéro ». Pouvez-vous nous éclairer sur ce « niveau zéro » de contamination ?

RD : Il ne s’agit pas d’un niveau zéro de contamination. Il s’agit du niveau zéro de l’échelle INES (International Nuclear Event Scale), qui est censée classer les incidents du nucléaire. Cette échelle internationale va de 0 à 7. Le niveau zéro étant ce qu’on appelle un « écart de conduite », c'est-à-dire que concrètement, c’est comme s’il ne s’était rien passé, le niveau 1 concerne les anomalies, donc là encore, rien de grave. Ce n’est qu’à partir du niveau 2 qu’on arrive à l’ « incident ». Ce n’est qu’à partir du niveau 4 que l’on arrive au stade de l’accident. C’est vrai que les gens on tendance à mélanger un peu tout ça. Donc là il s’agit bien d’un incident qui a été classé niveau zéro, c’est-à-dire un simple égard, ce qui est évidemment totalement anormal dans la mesure où l’échelle INES est censée classer ces évènements selon deux types de critères : le premier est ce que l’on appelle un critère de « radioprotection », c’est-à-dire qu’il s’agit de définir si les personnes qui sont concernées ont été irradiées ou contaminées, et le deuxième qui est un critère de « sûreté », qui définit si la sûreté de l’installation a été mise en danger. Or, pour ce qui est de la radioprotection, concernant les travailleurs, les évènements ont été classés niveau zéro c’est-à-dire qu’aucun travailleur n’a été contaminé. Or là, concernant les évènements de cet été, il a été reconnu que des travailleurs ont été contaminés, donc c’est du niveau 2 que cela devrait relever et pas du niveau zéro.

La dose annuelle maximale d’irradiation que peuvent recevoir les travailleurs du nucléaire a été fixée à 20 millisieverts, est ce que cette dose maximale n’est pas finalement considérée par les entreprises du nucléaire comme un « crédit d’irradiation » ?

C’est la grande question. Pour les exploitants du nucléaire, cette limite est souvent considérée comme un droit qu’ils auraient sur les travailleurs dans la mesure où les travailleurs du nucléaire sont contrôlés, surveillés, payés etc. Or la réglementation ne dit pas que c’est un droit, elle dit que c’est une limite maximale à ne pas dépasser, et qu’il faut de toute façon la maintenir à un niveau le plus bas au dessous de ce niveau là. C’est-à-dire qu’au-delà le risque est considéré comme inacceptable, en deçà, la il est considéré par réglementation comme acceptable, mais le risque existe. La dose que les travailleurs ont reçu cet été est considérée en deçà de la dose maximale, il n’empêche que ces doses vont s’inscrire dans leur corps. Or, ce que nous avons soulevé comme problème c’est que, et là nous avons des témoignages de travailleurs, ces incidents n’ont pas été déclarés comme accidents du travail. Ca veut dire qu’il n’y a pas d’enquête de la commission hygiène et sécurité, c’est-à-dire que d’une part les syndicats ne sont pas associés à ces évènements, et d’autre part, ces incidents ne sont pas inscrits dans le dossier des travailleurs. Ils sont en quelque sorte effacés, comme perdus en route, et ça c’est un vrai problème.

Est-on réellement capable d’affirmer aujourd’hui que ces incidents n’auront aucune répercussion à long terme sur la santé de ces travailleurs ?

Pour ce qui est de ces travailleurs là, il a été reconnu qu’au moins une dizaine avait bien reçu une dose. Ce que dit la réglementation, c’est que toute dose de radiation, interne ou externe, provoque des dégâts. Ces dégâts sont proportionnels à la dose reçue. Donc le risque de maladies graves existe. Les plus connues sont les cancers, mais il n’y a pas que les cancers, aujourd’hui on se pose beaucoup de questions sur d’autres pathologies qui pourraient être liées aux radiations ionisantes. Mais officiellement, les seuls pathologies reconnues sont les cancers. Donc si ces personnes là développent un cancer un jour on sera obligé de se poser des questions. Malheureusement on ne pourra pas y répondre de manière scientifique parce qu'on ne sait pas encore établir de manière certaine l’origine d’un cancer. Donc on se posera forcément les questions mais on n’aura pas les réponses. En tout cas on ne pourra en aucun cas faire valoir que ces travailleurs ont été contaminés puisque leur dossiers seront vides.

Comment expliquez-vous le fait qu’aujourd’hui 90% des interventions sur les centrales nucléaires soient effectuées par des entreprises sous-traitantes, qui embauchent des intérimaires n'ayant pas droit à un suivi médical prolongé ?

Il faut savoir que la maintenance dans les centrales s’effectue seulement pendant les zones de « tranches », c’est-à-dire que le réacteur s’arrête et on entre dans les zones sensibles de la centrale. Cette période dure entre un mois et deux mois par an. Tout le reste de l’année le bâtiment du réacteur est fermé. Donc on fait appel à des entreprises qui vont intervenir seulement sur cette période là. C’est vrai que la situation s’est quand même pas mal dégradée parce qu'autrefois les période de tranche, et donc les opérations de maintenance duraient facilement un mois et demi ou deux moi, et donc pendant ce temps là le réacteur ne tournait pas. Aujourd’hui EDF, dans un objectif de privatisation, et donc de rentabilité, veut raccourcir les durées d’arrêt de tranche, pour arriver à des périodes de moins d’un mois, et donc faire appel à des entreprises sous-traitantes. Auparavant elle lançait des appels d’offres plus ou moins bidonnés, c’est-à-dire qu’elle avait le même giron d’entreprises avec lesquelles elle travaillait, qui faisaient relativement du bon travail et qui n’étaient pas forcément les moins chères. Or depuis un peu plus d’un an, elle lance des appels d’offre et répond systématiquement au moins-disants, c’est-à-dire au moins cher, ce qui a dégradé la qualité des interventions. Et les évènements de cet été sont typiques de cette digression d’EDF. J’ai personnellement vu des travailleurs se mobiliser, faire des grèves de la faim, des choses que je n’avais pas vues auparavant.

La Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) édite des recommandations qui servent de base à la réglementation européenne. Cette réglementation est-elle contraignante pour les entreprises du nucléaire ?

Cette réglementation n’est pas prudente. Comme toute réglementation, elle est un compromis entre un risque inacceptable pour les travailleurs et l’environnement, et le lobby industriel. De nouvelles normes ont été proposées dès les années 90 pour la réduction des doses, pour imposer l’idée que toute dose a un effet, etc. Elles ont été prises en compte il y a 20 ans par les organismes internationaux. Elles ont été insérées dans les textes européens par la directive 96/29 qui date de 1996, et donc dans les textes de lois des différents pays membres. En France il a fallu attendre 2002 pour que cette directive soit appliquée. On constate qu’il y a un décalage énorme entre le moment où la communauté internationale reconnaît officiellement des normes et le moment où celles-ci sont appliquées dans les textes, à pratiquement 15 ans de décalage. Il n’y a pas eu de réelle volonté dans ce sens là. Parce que la réduction des doses, pour les travailleurs comme pour l’environnement, est une entrave au bon développement du nucléaire. Le problème c’est que cette réglementation est appliquée un petit peu à la tête du client, pour parler franchement. Le nucléaire produit des déchets et a un impact sur l’environnement.

Un impact et un coût. On sait que le coût d’exploitation de centrales nucléaires est très important, alors comment expliquez-vous que le royaume-Uni par exemple veuille rajeunir son parc vieillissant, et que plusieurs pays européens prennent le chemin du nucléaire alors que c’est une énergie qui nécessite une matière première qui sera certainement épuisée d’ici à 60 ans ?

Je n’ai pas toutes les clefs pour répondre. J’en ai quelque unes. On sait que le nucléaire est un sujet sensible, où les décisions sont avant tout politiques. Elles ne sont pas forcément économiques ou technologiques. Le nucléaire c’est un certain pouvoir, une puissance. Pourquoi croyez-vous que beaucoup de pays, comme l’Iran par exemple, qui ont du pétrole à regorger, s’intéressent au nucléaire ? Il ne faut pas oublier qu’il y a toujours la présence du militaire derrière le nucléaire civil. Toujours. Même en France. Officiellement ce sont deux structures bien séparées, mais dans les faits, le militaire n’est jamais loin derrière le civil. Il y a un côté stratégique à la possession du nucléaire. Ce que je veux dire par là, c’est que quand on s’intéresse un peu à l’économie, à l’environnement, on se rend compte que le nucléaire bénéficie de passe-droits extraordinaires ! Par exemple, le nucléaire bénéficie du droit à polluer sans payer de taxes. Toutes les industries sont assujetties à des taxes de pollution. Le nucléaire, lui, en est exempt. Le nucléaire bénéficie d’avantages sur le plan de la réglementation, des taxations, de la surveillance. De l’assurance aussi. C'est la seule industrie à ne pas être assurée par des sociétés privées. Alors qui assure le nucléaire ? C’est vous, moi, ce sont les citoyens, puisque le seul assureur du nucléaire, c’est l’Etat. En cas d’accident nucléaire, qui payera les dégâts ? Nous tous. Les accidents de marées noires par exemple dans l’industrie pétrolière sont assurés par des entreprises privées vers lesquelles les victimes peuvent se tourner, même si ça prend du temps et que c’est très difficile. Tout ça pour dire que le nucléaire ne joue pas à jeu égal avec les autres industries.

Physicien, Roland Debordes est le président de la CRIIRAD, Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.

 

Rédacteur :
Cyril Berard, Nantes France