Maël Nonet
Strasbourg France
Embarquez dans une 405 break diesel millésimée 337 705 km, avec un matelas d’un pote à l’arrière, une bouteille de Sylvaner en provision, deux sacs de couchage, et trois slips, et prenez l’autoroute vers le Far Est. N’oubliez pas le pote à qui appartient la caisse : partir à deux, c’est plus sympa, surtout si vous allez au pays de la bière où le taux légal d’alcoolémie est de zéro gramme dans le sang. "Kde se pivo vari, tam se dobre dari": "Où l’on brasse la bière, la vie est belle", avec un tel proverbe, les Tchèques ont forcément un bon fond.
Sur la route
À la Kerouac, les kilomètres défilent en Allemagne, à une moyenne frôlant les … 50 km/h ! N’y comprenant rien à la langue germanique, on déduit quand même que "Stau!" veut dire un truc comme "bouchon". Il flotte, et même avec "Autobahn" de Kraftwerk en tête, le mythe de l’autoroute allemande fluide et sans limitation de vitesse est une sacrée arnaque. C’est aussi ça l’Europe: des voitures polonaises, tchèques et allemandes sur la route près de Nuremberg. On découvre la saucisse fluo au curry dans un bistro. On passe la frontière et dormons sur une aire tchèque près de Pilsen.
160 l de bière par habitant
À Pilsen, on s’essaie au tchèque. D’emblée, on comprend qu’il faut vite goûter la bière pour enjamber la barrière de la langue. La première gorgée est un délice : Philippe Delerm a raison.Du coup, on visite la brasserie Pilsener Urquell, espèce de ville dans la ville avec une entrée en grande pompe. Ça débute par un film propagandiste. Ça parle de qualité inimitable, d’identité, de valeurs, de fierté nationale grâce aux habitants et brasseurs de Pilsen. Tout est magnifié avec un kitsch saisissant. C’est très drôle. Surtout qu’on apprend, à la minute qui suit, que Pilsener Urquell a en fait été racheté par la South African Brewery Miller World, World Company de la bière, qu’elle est exportée dans 56 pays, peut produire jusqu’à 60 000 bouteilles par heure, emploie 800 personnes, que sa "nouvelle station de remplissage" fait 20 000 m², soit "cinq terrains de foot", et enfin que l’on est "dans le plus grand ascenseur de République tchèque, capable de soulever plus de cinq tonnes, ce qui est pratique pour les visites de groupes." Le guide est tout fier de nous présenter ce Disneyland de la cuite. Avec mon appareil photo et mes prises de note, je me sens un peu taupe parmi les touristes français et belges de mon groupe. "Avec ton carnet et mon polo Triple Karmeliet, on va nous prendre pour des espions belges", glisse le pote devenu pilote une fois la frontière passée.
Un petit Prague
Direction le Sud. Cesky Krumlov, sorte de petit Prague en Bohême, tout près de Cesky Budejovice où trône la brasserie Budvar, célèbre concurrente juridique de la Budweiser américaine. Ça fait un siècle qu’ils s’attaquent à coups d’avocats pour détenir le graal : l’exclusivité d’exploitation du nom de la marque.Le château est chouette, on en prend plein les mirettes. En contrebas de son entrée, deux ours à moitié mort, dont l’un nous fait une turista carabinée. De l’admiration et de la compassion jaillissent de nos yeux. Le deuxième a peiné à bouger un bras, seul signe de vie de cette peluche vivante. Le jardin du château vaut le détour: une sorte de champ de patates aux airs de minigolf. On aurait envie d’y planter sa tente. La vue surplombe la vieille ville. Les oiseaux chantent, les tulipes rougeoient.
Old school communiste
On roule vers l’Ouest, direction Lenora, village de la région de Sumava. Au-delà de l’accueil frigo de la tenancière de la Lenora Pension, ce lieu rend mal à l’aise. On voit les traces d’un passé communiste dans cette ancienne cité-village ouvrière: usine old school désaffectée, barres d’immeubles gris dans un village qui doit compter une trentaine de toits. On pénètre dans une maison abandonnée. Sa construction n’est pas finie, elle est défoncée de toute part. Une vieille Skoda prend racine dans le garage, des effets personnels jonchent les sols. On trouve deux vieilles poupées effrayantes. On croit rencontrer Chucky: on prend peur et on déguerpit.En sortant, on croise un attardé avec une chope de bière d’un bon litre déambulant en baragouinant comme un gosse. C’est empli de tristesse. On apprend que la Sumava était une ancienne région hermétiquement fermée par des barbelés et des miradors, et que les Tchèques eux-mêmes se sentent mal à l’aise de traverser la région aujourd’hui. On trouve un restaurant. On choisit au hasard dans une carte qu’on ne comprend pas. Bières et vodkas frelatées s’enchaînent. La suite, à vrai dire, je ne m’en souviens plus... Ah si ! On sort du resto qui fermait ses portes à 20h à notre grand désarroi, en ayant pris soin tout de même d’alourdir notre besace de quelques bières. Sur le parvis, on distingue au loin une enseigne lumineuse qu’on décide de rejoindre en espérant y trouver un bar. L’oasis atteinte, on enchaîne rapidement quelques pintes et discutons avec le patron. Le gazier nous raconte ses déboires de jeunesse dans une ambiance de franche rigolade. Nous sommes saouls. Il nous offre une pinte de Pilsner Urquell et nous la vante comme la meilleure de Tchéquie. Il nous conte ses trois années passées dans les geôles autrichiennes. Une bonne tape dans le dos et nous voilà dehors, cette fois-ci c’est vraiment la fin… Nous repartons le lendemain avec l’intime conviction que la moyenne nationale tchèque d’avalage de bière est rehaussée par des patelins comme celui-ci. "Boire pour oublier, l’expression prend tout son sens ici", note mon pilote.
Un niveau de vie qui explose
Le périple s’achève par Prachatice, un peu plus au Nord-Est. L’arrivée est fracassante : des barres d’immeubles staliniens bariolées de couleurs toutes aussi criardes. C’est pour oublier l’ancien gris façon coco. Certes. N’ayant plus un rond et ne sachant où dormir, on tombe dans la rue par miracle sur Sylvain, 47 ans, patron d’entreprise, et Vincent, 22 ans, en stage dans une autre boite. Une immersion riche en apprentissage sur la société tchèque. Coup de bol, parce qu’il n’y a que sept Français installés à Prachatice. Et un Belge. C’est une petite communauté d’expatriés… Sylvain gagne 40000 couronnes par mois, soit environ 1600 € (il faut 25 couronnes pour faire 1 €, ndj). Il embauche ses "opératrices" à 10000 couronnes. Sachant qu’un loyer raisonnable se chiffre entre 3000 et 4000 couronnes par mois, le niveau de vie a explosé ces dernières années. Même la femme tchèque de Sylvain "n’en revient pas", c’est pour dire... Pour de nombreux produits, les prix dans les supermarchés sont quasi identiques à ceux pratiqués en France. On apprend que la propriété est interdite aux étrangers, mais pas aux entreprises: de nombreux Allemands et Autrichiens rusent et achètent des biens immobiliers par le biais de sociétés parfois fantoches. Patron, Sylvain est connu et reconnu. On le salue à la terrasse des cafés. Il est respecté par les barmen. Faut dire qu’il a de sacrées notes, le Sylvain… Il vient d’en régler une de plus de 4000 couronnes dans le troquet du coin. Il emploie 25 personnes. "Pas plus, sinon ça engendre des complications administratives." Arrivé en 2000, il s’est remarié depuis. Les Européens installés ici vivent aisément. Le plus souvent, ils sont patrons, ou ont des boulots à responsabilité. Comme Stéphane, autre Français "qui embauche 500 femmes", nous explique Sylvain. Des étrangers plutôt bien vus car ils créent le plus souvent de l’emploi dans des coins égarés des grandes villes. D’ailleurs, "ces femmes seraient à la maison sinon", conclut-il. On le quitte au petit matin, le laissant à sa bière. Notre hôte est un tantinet alcoolo. Après nous avoir rincés la veille au soir dans les bars de la ville, il est parti pour faire la tournée des copains du dimanche. Nous, il nous reste la Bohême du sud à traverser pour rejoindre Strasbourg...
Rédacteur :
Maël Nonet, Strasbourg France