Sotchi 2014
Emanuel Sotchi
Paris France
Les rédacteurs du site web de “Sotchi 2014” sont-ils tous passés à l’école de la presse soviétique? En tout cas ils en ont le style, louant à grands renforts de superlatifs les atouts supposés de cette ville balnéaire blottie entre la mer noire et la chaîne du Caucase. On peut lire pêle-mêle sur le site que «jamais auparavant les projets de développement à long terme d’une région n’avaient aussi bien correspondu aux besoins du Mouvement Olympique». Ou encore que «la Russie était le meilleur partenaire pour offrir des Jeux Olympiques et Paralympiques uniques à vivre».
Déconvenues à la pelle
Venu fin avril faire un premier état des lieux à la tête d’une délégation du CIO, Jean-Claude Killy a demandé aux organisateurs russes d’éviter ces marques de suffisance, leur signifiant en des termes très diplomatiques que l’urgence était plutôt de se mettre au boulot «sans perdre une journée».
Car ce que les rédacteurs officiels ne disent pas, c’est qu’alors que tout ou presque reste à faire à Sotchi, le comité chargé de préparer ces premiers JO russes accumule déjà les déconvenues. À peine nominée, la ville russe se trouve déjà confrontée à des annonces de retards dans les travaux, à des prévisions d’explosion des budgets, et est épinglée pour les désastreuses conséquences écologiques que risquent de provoquer certains projets d’infrastructures.
Loin des belles images et des chiffres flatteurs joliment compilés sur le site Internet, l’arrivée à l’agence de tourisme de la ville, où l’on dispense plus de soupirs que d’informations, peut permettre de prendre la mesure du travail qui reste à effectuer pour faire de Sotchi une ville touristique de rang international ou, mieux encore, «surpassant les standards» comme l’a souhaité Vladimir Poutine, qui n’a pas ménagé sa peine pour décrocher ces JO.
Des milliards et des expropriations
Pour l’instant, seuls les prix sont internationaux à Sotchi. Ceux des hôtels, des restaurants et autres bars, presque toujours en complet décalage avec la qualité des services et des infrastructures. Aussi somptueux qu’ils soient, les paysages montagneux ont été passés au traitement de choc de l’urbanisation à la soviétique. Ce qui se traduit, comme un peu partout dans l’ex-empire, par cette architecture caractéristique faite de grandes artères grossièrement pompeuses et de voies secondaires totalement négligées.
À 60 kilomètres de là, Krasnaya Polyana, la petite station de ski qui doit accueillir la majeure partie des épreuves olympiques, offre également un spectacle étonnant. À part un grand hôtel et quelques résidences d’oligarques, la station, ancrée dans un paysage grandiose, ressemble à n’importe quelle petite ville d’altitude caucasienne avec ses fragiles petites maisons de bois aux toits de tôle. Seule une impressionnante flotte d’hélicoptères flanqués du logo de Gazprom stationnée sur l’aérodrome vient trahir une quelconque agitation. Le journal russe Védomosti n’a d’ailleurs pas manqué d’ironiser sur le fait qu’il «n’y a pas grand chose à voir» à Krasnaya Polyana, et que ce sont surtout des maquettes que la délégation du CIO a eu le loisir d’observer lors de sa visite dans la station.
Mais pour le gouvernement, l’ampleur de la tâche est un problème secondaire au vu du prestige international qu’il entend tirer de l’organisation de ces Jeux. Moscou a donc mis les grands moyens et annoncé le déblocage de dizaines de milliards d’euros, qui promettent déjà de faire de Sotchi les JO les plus chers de tous les temps. Le gouvernement n’a pas hésité à passer outre les règles de protection de la réserve naturelle qui accueille le futur site olympique, ni à faire voter une loi pour faciliter l’expropriation de tous ceux qui ont la malchance de vivre sur les lieux prévus pour les futures installations. Techniquement, l’affaire se révèle difficile. Où loger et nourrir 100 000 ouvriers, comment faire venir les matières premières... autant de questions auxquelles les autorités russes peinent à donner des réponses. À 2 000 km de là, dans la capitale russe, deux jeunes s’amusent de la situation : «À Sotchi, Poutine veut refaire au monde le coup des villages Potemkine*».
Rédacteur :
Ulrich Huygevelde, Brussels Belgique