ALLEMAGNE | Scandale des journaux d’Hitler : "Ils voulaient tous le magot"

14/06/08 | Annika Giese

Il y a 25 ans, l’hebdomadaire allemand Stern publiait les prétendus journaux intimes d’Adolf Hitler. Dans un livre récent, Michael Seufert, ancien journaliste au sein du magazine, raconte comment le plus grand scandale de l’histoire de la presse allemande a été rendu possible grâce à un faussaire et des journalistes peu scrupuleux.

Michel Seufert
Clé
Nantes France

Pourquoi ce scandale est-il l’un des plus retentissants de l’histoire de la presse allemande?
Michael Seufert : En 1983, le Stern a rendu public les prétendus journaux intimes d’Adolf Hitler pour en tirer profit dans le monde entier (en France l’information été reprise par Paris Match, ndt). Des sommes d’argent folles ont alors afflué. La fascination qu’Hitler déclenchait encore dans les années 80 a aussi accentué la portée du scandale.

L’annonce a été rendue publique le 25 avril 1983 lors d’une conférence de presse internationale. Comment s’est-elle déroulée?

C’était un lundi. Le Stern avait souhaité une date évènement et avait organisé cette gigantesque conférence de presse. Mais la fête se clôtura dans le chaos : des historiens venus d’Angleterre et des États-Unis affirmèrent d’une seule voix que les journaux intimes du Führer étaient falsifiés. Ce fut alors un tumulte énorme.

Dans votre livre, vous écrivez que les premiers doutes sur le sérieux des informations se formèrent bien avant au sein de la rédaction.
Le reporter Gerd Heidemann et son responsable Thomas Walde, qui ont fourni les journaux intimes, avaient conclu des contrats à l’insu de toute la rédaction. Même le rédacteur en chef n’était pas au courant! Ils rêvaient de gagner des millions et en même temps devaient examiner de prétendus documents historiques. S’ils tombaient sur des contradictions inexplicables dans le contenu des journaux intimes, ils décidaient qu’il s‘agissait d’une erreur d’Hitler. Ils voulaient tous le magot.

Comment Konrad Kujau a-t-il réussi à tromper des historiens et experts qui devaient vérifier l’authenticité des journaux intimes?
Kujau imitait très bien l’écriture d’Adolf Hitler. Mais il y a quelque chose qui aurait dû attirer l’attention : pour le contenu des journaux intimes, Kujau a utilisé des oeuvres de référence connues (en particulier celle de Max Domarus). Domarus avait consigné une sorte
de calendrier de ce qu’Hitler faisait jour après jour. Kujau a repris ces informations comme trame de fond et les a agrémentées de remarques personnelles. C’est ce qu’un historien avisé aurait dû relever.

Quelles ont été les conséquences du scandale?
Kujau et Heidemann ont été incarcérés, et les deux rédacteurs en chef ont perdu leur place. La crédibilité du Stern a été profondément ébranlée, le tirage a chuté, on a reçu des centaines d’appels de lecteurs indignés. Le Stern traîne encore cette histoire aujourd’hui, même si aucune des personnes travaillant à l’édition et à la rédaction de l’époque n’y travaille encore aujourd’hui.

Quels enseignements tirez-vous de ce scandale quant au travail du journaliste?

On ne doit prêter foi à aucune information, même si on a payé pour l’avoir. Nous avons le devoir de la traiter exactement comme une information gratuite. On doit être critique, faire des recherches complémentaires, et remettre ses sources en question.

En 1992 fut tourné “Schtonk” (sorti en France le 28 avril 1993, ndt), un film satirique sur l’affaire du Stern. En tant que spectateur du film, on est partagé entre amusement et stupeur. Le scandale a-t-il vraiment donné lieu à des moments aussi grotesques?
Mais oui ! Le film est très proche de la réalité. Par ailleurs, j’ai à l’époque demandé au réalisateur Helmut Dietl pourquoi il n’avait pas fait apparaître certaines scènes dans son film. Savez-vous ce qu’il m’a répondu? «Certains évènements sont trop idiots, trop dingues. Les gens auraient pensé que je commençais à délirer.»

Rédacteur :
Annika Giese, Hamburg Allemagne