Au cours des années 60, la génération du baby-boom est à la fac, les Trente Glorieuses continuent d’inonder la société de biens de consommation, et les étudiants se sentent exclus. Les universités sont surpeuplées, l’État français n’a pas anticipé la hausse démographique et est incapable d’assurer un enseignement décent, ce qui fait du “milieu” étudiant un terrain fertile pour les idéologies de tous bords.
Le scandale Strasbourg
En mai 1966 à Strasbourg, dans un contexte agité, l’élection pour le renouvellement du bureau de l’Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg (AFGES), la section locale de l’UNEF, est remportée par six étudiants connus comme anarchistes notoires, avec pour seul programme : la dissolution pure et simple de l’organisation!
Devant l’apathie de l’UNEF, les agitateurs prennent contact avec les dirigeants du groupe situationniste à Paris. Les Situationnistes sont alors un mouvement intellectuel radical, prônant le dépassement de l’art dans la vie quotidienne et théorisant sur l’hégémonie de la société spectaculaire marchande, formant une critique acerbe de la société de consommation. Leurs théories sont développées dans leur revue, L’Internationale Situationniste (IS), qui finira par devenir le nom du groupuscule dirigé par un certain Guy Debord. Les Situationnistes conseillent donc au groupe de Strasbourg la rédaction d’une brochure critique sur la situation étudiante, qui, devant l’indécision générale et la diversité des opinions , sera finalement entièrement rédigée par Mustapha Khayati, membre éminent de l’IS. Ce pamphlet, De la misère en milieu étudiant, tiré à 10 000 exemplaires, est distribué lors de la rentrée universitaire d’octobre. L’affaire fait grand bruit, et pendant que la presse nationale crie au complot, la brochure est rééditée et fait le tour de l’Europe, traduite en 8 langues et tirée à 300 000 exemplaires. Les premières lignes donnent le ton : «Nous pouvons affirmer, sans grand risque de nous tromper, que l’étudiant en France est, après le policier et le prêtre, l’être le plus universellement méprisé».
De Strasbourg à Nantes
Accusés par l’UNEF d’usurper la représentation étudiante et de fomenter un complot à l’échelle nationale, les Situationnistes décident de couper les ponts avec «le pauvre milieu étudiant» et, pour lever toute ambiguïté, obligent les étudiants membres du bureau de Strasbourg à se déclarer autonomes vis-à-vis de l’IS : «Aucun des membres de notre bureau ne fait partie de l’Internationale Situationniste, […] mais nous nous sommes proclamés entièrement solidaires de ses analyses et de ses perspectives» déclarerons ces derniers.
Sur plainte des autres amicales étudiantes, le tribunal de grande instance place l’AFGES sous le contrôle d’un administrateur judiciaire. Mais les nouveaux membres du bureau de Strasbourg n’en ont cure, et se rendent à Paris à l’Assemblée générale de la MNEF (Mutuelle nationale des étudiants de France) en janvier 1967. La dissolution de la section locale strasbourgeoise est refusée, mais ce n’est pas peine perdue, puisque les Strasbourgeois rencontrent à Paris un groupe d’étudiants nantais proches des idées situationnistes. La vague d’agitation étudiante se prolonge à Nantes, où des tracts situationnistes font leur apparition sur les campus. L’esprit de mai est en marche.
Le spectacle de la révolte
Prophétisant un mouvement de contestation de grande ampleur chez les étudiants, l’Internationale Situationniste estime qu’il ne pourra y avoir de “révolution” qu’avec le soulèvement du prolétariat.
Le début de l’année 1968 marque un tournant dans une révolte jusqu’ici confidentielle. À Nanterre, une dizaine d’étudiants, lecteurs de l’Internationale Situationniste, perturbent les cours et conférences. Leurs actions durent de janvier à mars 1968, et eux-mêmes se surnomment “les Enragés”, en hommage aux plus radicaux des sans-culotte pendant la Révolution française. Ils interrompent violemment les cours à coup de fruits pourris et graffitis en tous genres. Les célèbrent “À bas la société spectaculaire marchande”, “Ne travaillez jamais”, et autres “Jouissez sans entraves” font leur apparition. Les slogans situationnistes résonnent déjà dans les têtes.
Leurs méthodes scandalisent même les organisations étudiantes de gauche, et la répression de la part de l’université et du désormais célèbre doyen Grappin ne tarde pas. Les exclusions frappent cette demi-douzaine d’agitateurs.
Malgré la première “désillusion” étudiante de Strasbourg, la liberté d’action et de penser des Enragés séduit Debord, qui voit en eux l’expression de la révolution spontanée mainte fois annoncée dans la revue.
Le 22 mars 1968, les Enragés sont rejoints par une centaine de militants de tous bords. Trotskystes, maoïstes, léninistes ou encore anarchistes, ce que l’on appellera le “Mouvement du 22 mars” occupe la Sorbonne et les locaux de l’administration universitaire, établissant, de concert avec les Enragés, un système d’assemblées générales ayant pour but de décider de l’orientation et des occupations du mouvement. Le 3 mai, pour mettre fin aux occupations, le doyen ordonne la fermeture administrative de la Sorbonne. Les premières émeutes éclatent dans le Quartier latin à Paris. Christian Sebastiani, le “poète des murailles”, tague les murs de la capitale des désormais célèbres slogans situationnistes. Le printemps de Mai est en marche.
Devant la désertion de beaucoup de membres de cette assemblée, les Enragés, rejoints par des situationnistes, se retrouvent de fait à la tête du mouvement pendant quelques jours. Lassés par les revirements et l’indécision des étudiants, les “Enragés-situationnistes” font sécession, fondent le Comité pour le maintien des occupations (CMDO) et appellent, contre les syndicats et les organisations étudiantes, à l’occupation des usines et à l’établissement de “conseils ouvriers”.
La grève paralyse peu à peu le pays. La jonction tant voulue par Debord entre les étudiants et le milieu ouvrier ne se fera totalement qu’à Nantes, quand le 13 mai les ouvriers et les agriculteurs se joignent aux étudiants pour prendre d’assaut la préfecture.
Restauration de façade
À Paris, les situationnistes comptent parmi les émeutiers les plus violents et les plus radicaux, dénoncés comme «des voyous douteux» ou «la pègre organisée dont la présence salit ceux qui l’acceptent» par L’Humanité, alors voix officielle du Parti communiste. Le 30 mai, la restauration du pouvoir gaulliste jusque là en difficulté se profile. Près d’un million de personnes défilent dans la rue et affichent leur soutien au pouvoir en place.
La fin du mouvement est proche. Petit à petit les organes étudiants reprennent la main et des concessions, notamment sur les salaires, sont accordées aux ouvriers afin qu’ils reprennent le travail. S’en suit une épuration en règle du milieu militant d’extrême gauche par voie judiciaire. Le CMDO s’auto-dissout le 15 juin, mais l’Internationale Situationniste ne fait l’objet d’aucune interdiction, grâce à son statut “non organisé”. Cependant l’influence des théories situationnistes se lira encore pendant des mois sur les murs de la capitale et des universités du pays. Si l’Internationale Situationniste nie toute prétention à avoir dirigé le mouvement, elle réclame tout de même une filiation directe entre leurs théories et le soulèvement général, qu’il serait difficile de leur contester.
Rédacteur :
Antonin Jourdan, Angers France