FRANCE | Les influences situationnistes

14/06/08 | Antoine Gautier

Les Situationnistes ne sont pas sortis de nul part, de Marx, Hegel, à l'école de Francfort, les influences sont nombreuses et les théories... révolutionnaires !

L'influence Lettriste
Pour comprendre la pensée situationniste, il convient de remonter en 1946, année de naissance du mouvement lettriste à Paris, fondé entre autres par Isidor Izou. Ce mouvement littéraire naissant conçoit une poésie nouvelle, écrite et sonore, développant le concept de “sonorités lettriques”.
Les lettristes, au-delà de leur projet poétique, aspirent à un réel changement de la société, qui passe selon eux inéluctablement par la jeunesse.
Parmi les adeptes de cette pensée, les fondateurs de la revue “Le soulèvement de la jeunesse”, créée en 51.
C’est lors d’une projection du film d’Isidor Izou, “Traité de bave et d’éternité”, en marge du festival de Cannes de 1951, que le jeune Debord, en adhésion complète avec les idées du groupe, se rapproche de la mouvance lettriste.
Mais le grand amour ne dure pas : en 1952, lors d’une conférence de presse donnée par Charlie Chaplin, Debord et quelques acolytes sabotent la conférence en distribuant un tract nommé “Finis les pieds plats”, qui assène “Vous êtes celui-qui-tend-l’autre-joue-et-l’autre-fesse. Mais nous sommes jeunes et beaux, et répondons “Révolution” lorsqu’on nous dit souffrance”. Cet évènement scelle définitivement la scission, au sein du lettrisme, entre la “bande d’Izou” et la “bande de Debord”. Alors que les premiers continuent à créer des "oeuvres", les seconds veulent accélérer le dépassement de l’art pour le réaliser dans la vie quotidienne.

Urbanisme unitaire
Le situationnisme opère avant tout une remise en question des fondements théoriques de l’urbanisme. Cette critique porte essentiellement sur les effets sociaux provoqués par l’urbanisme et l’architecture, tout en dénonçant le caractère totalitaire, l’indifférence à l’égard des problèmes sociaux et le mépris de l’individu qui marquent les réalisations des nouveaux ensembles urbains. La réalité et la conscience de la ville ont disparu parce qu’elles sont devenues impersonnelles, les lieux qui la façonnent sont des lieux de passage, de transition et de consommation alors qu’ils devraient être des lieux de vie.
Cette théorie situationniste s’oppose vivement à ce que l’on nomme le fonctionnalisme (celui de Le Corbusier par exemple), en lui reprochant d’être incomplet et mal orienté. Ce conditionnement du milieu urbain appelle à une attitude révolutionnaire : la réappropriation de la ville, en y insérant des outils permettant d’humaniser l’espace public.
La critique urbaniste des situationnistes rejoint leur paradigme général, à savoir de rendre la vie moins pragmatique et plus vivable. Elle s’insert donc dans le projet global de révolution théorique et pratique, Avec le concept d’urbanisme unitaire, les situationnistes conçoivent la ville comme “terrain de jeu en participation”, qu’ils concrétisent dans des “cités-ambiances”, où les habitants seraient invités à créer eux-mêmes leur environnement.

Le dépassement de l'art
L’art s’est inséré dans un système mercantile au sein duquel tout s’achète et tout se vend. Simple et naïf, ce constat est pourtant vrai. Les situationnistes remarquent que l’art a perdu sa nature d’acte créatif spontané et poétique parce qu’il est biaisé par quelques fins économiques.
Comment réaliser l’art situationniste? Les formes d’art doivent investir l’espace de vie quotidien pour regagner leur essence. Concrètement, c’est la mise en place d’œuvres au sein de l’espace public par le biais de la construction de situations.
La thèse soutient qu’il ne faut pas donner de contours à l’art (musées, expositions etc.) pour le réinsérer dans la réalité quotidienne, sans distinction avec les autres objets urbains, en mettant sur une même échelle les objets d’art et les objets simples. Faire de la vie “une poésie sans poèmes”, suivant ainsi le précepte “la poésie doit être faite par tous”.
Mais mettre des productions artistiques dans la rue, sans pouvoir les discerner des objets ordinaires, ne conduit en réalité à rien de significatif. C’est pourquoi cette démarche semble vaine parce que l’art se définit comme interprétation de la réalité et non comme réalité incarnée et représentée sans recul. S’ajoute à cette contradiction logique une impossibilité pratique. En rendant l’art anonyme, on rend absurde certaines motivations artistiques comme la reconnaissance, l’originalité, la performance, ou même l’argent.
La pensée situationniste est intéressante dans la mesure où elle incarne la posture extrême d’un mouvement radical qui se met en scène et en danger.
En ce sens, c’est l’illustration exemplaire qu’une position extrême est intenable au vu des limites radicales qu’elle fait apparaître.

L'art du détournement
L’Internationale Situationniste envisageait le detournement comme l’arme la plus efficace pour contourner le spectacle, le reutiliser a des fins artistiques de creation de situations dans la vie quotidienne. La creativite chez les citoyens devrait s’inspirer du spectacle meme de la societe marchande, en reutilisant les “debris” memes
du spectacle consumeriste. Espaces privilegies, les medias etaient le terrain le plus fertile des “jeux” detournes.
Le detournement, dans un premier temps artistique, est tres vite devenu politique, jusqu’a devenir la marque distinctive de tout le mouvement.

Rédacteur :
Antoine Gautier, Nantes France