EUROPE | Europe "In-situ"

14/06/08 | Cyril Berard

Bien qu’artistique dans son acception initiale, la théorie situationniste s’est très vite politisée. Les évènements de Strasbourg, qui inspirèrent directement la révolte de 68, se propagèrent au-delà des frontières hexagonales, exerçant une influence, volontaire ou non, sur une multitude de groupes européens.

Victime de son succès en France, l’Internationale Situationniste connaît vite une résonance européenne. «Le mouvement des occupations en France, note Debord, a été l’ébauche d’une révolution situationniste […]. C’est à ce moment qu’une génération a commencé à être, internationalement, situationniste.»


Les premiers échos situationnistes se font sentir Outre-Manche, où un certain Charles Radcliffe, maître-d’œuvre de la revue underground Heatwave, assure dès 1966 la traduction anglaise de l’Internationale Situationniste. Le premier opuscule de la revue, paru en juillet de la même année, use de la même rhétorique : «Nous rejetons tout le système du travail et des loisirs, de la production et de la consommation, auquel le capitalisme bureaucratique a réduit la vie». La même année, Radcliffe est intégré officiellement à l’IS, et crée un groupe anglais avec quelques acolytes. Section pourtant rapidement dissoute après la sommation de l’IS de couper les ponts entre le groupe anglais et les radicaux américains des Black Mask et des Motherfuckers, ainsi qu’avec un certain Murray Bookchin, naturaliste américain et fondateur de l’écologie sociale (école de pensée qui apporte une nouvelle vision politique et philosophique du rapport entre l’homme et l’environnement).

Deux autres américains, Robert Chasse et Bruce Elwell, fondent le Council for the Liberation of Daily Life, d’inspiration situationniste, sans pour autant adhérer à celle-ci, soucieux qu’ils sont de garder leur indépendance. Leur proche collègue, un certain Tony Verlaan, sera lui officiellement intégré à l’IS en 68, après avoir rencontré Vaneigem à New York.


Lo stato assassino

À la fin des années 60, l’Italie connaît une vague de mouvements sociaux sans précédent. En mars 1968, 100 000 ouvriers de l’usine FIAT se déclarent en grève, et le mouvement suit dans toute la péninsule. Pendant l’automne qui suivra, les grands sites industriels italiens vivront les grèves sauvages, les occupations, et les assemblées générales.

En janvier 1969, sous l’impulsion de Gianfranco Sanguinetti, la section italienne de l’IS voit le jour. Le 12 décembre 1969 aura lieu le tristement célèbre attentat de la Piazza Fontana dans une succursale de la banque d’agriculture. Cet évènement, destiné a porter un coup fatal à “l’automne chaud” qu’était en train de vivre l’Italie, fut l’emblème de la dite “stratégie de la tension” instiguée par l’État italien. Stratégie fondée sur l’infiltration de groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche qui signa le début des “années de plomb”, marquées par le “terrorisme rouge”.

Quatre jours après l’attentat, Pinelli, l’un des anarchistes soupçonnés, est mystérieusement “suicidé”, défenestré de la préfecture de Milan. L’IS titrera : «L’État massacre».


«¿Qué queremos? ¡Todo!»
Alors que l’Espagne est en proie à l’oppression du régime franquiste, les traditions anarchistes et libertaires sont bien ancrées dans les milieux ouvriers, et les premières esquisses de pensée situationniste s’immiscent dans les milieux des jeunes prolétaires radicaux. Mais le régime franquiste contrôle le pays, et la seule manifestation d’envergure aura lieu en décembre 1970 à Barcelone, chez les ouvriers d’une filiale de Solex, qui proclament la grève générale et occupent leur usine, excluant automatiquement les délégués syndicaux et les chefs de groupuscules gauchistes. Un texte naît de cette agitation sociale. Intitulé «Que vendons-nous? Rien! Que voulons-nous? Tout!», il déclare comme aliénée «toute forme d’activité séparée : l’art, la culture, la pensée, la valeur d’échange, le spectacle de la marchandise...».

En désaccord avec les termes «toute forme d’activité séparée», un groupe quitte l’équipe ouvrière pour fonder les Groupes autonomes de combat (GAC), organisés au sein du Mouvement ibérique de libération (MIL, estampillé les “gangsters de Barcelone” par les médias), qui se dissout en 1970 pour ne pas tomber dans l’activisme armé professionnel, à l’instar de la Fraction Armée Rouge allemande (RAF, communément appelée “Bande à Baader”, du nom de son leader) et des Brigades Rouges italiennes. Le MIL aura toute la sympathie de Debord. Attitude pour le moins paradoxale puisque plus tard Debord fustigera virulemment l’OAD française (Organisation d’action directe), homologues français du MIL.

Si les thèses situationnistes ont pu influencer nombre de groupuscules révolutionnaires dans les années post-70, très vite Debord se détacha de toute forme de lutte armée, selon lui “infiltrée et récupérée”, sous la tutelle des services secrets. En effet, l’assassinat d’Aldo Moro en 1978 par les Brigades Rouges contribua à sceller chez lui cette vision conspirationniste de la lutte armée. La pensée situationniste aura eu une portée considérable en Europe, tant sur des groupes artistiques que politiques. Et les influences “situ” se sont faites sentir jusqu’en Scandinavie ainsi qu’au Japon.

Rédacteur :
Cyril Berard, Nantes France