L’espace public est de plus en plus envahi par la publicité. Parallèlement, on constate une pénalisation croissante de la vie de rue sous toutes ses formes (graffiti, mendicité, manifestations, etc.). Les espaces neutres, dépourvus de mercantilisme incitatif, se font rares. C’est contre cette privation de nos lieux de vie qu’ont émergé des mouvements pour une reconquête de l’espace urbain, revendiquant le droit à un espace non colonisé.
L’organisation Reclaim The Streets (RTS) l’illustre bien. Militants anticapitalistes, artistes engagés ou écolos radicaux, ils communiquent essentiellement via Internet, et opèrent par des manifestations spontanées qui regroupent des milliers de personnes et bloquent les rues pour se les réapproprier. Se revendiquant des Situationnistes, leur principale motivation est l’exigence d’un espace démarchandisé. «Sous le macadam, la forêt !», scandent-ils lors de la plantation d’arbres sur les autoroutes londoniennes, récupérant ainsi les slogans de 68. Ces événements font passer à un autre niveau la philosophie de réappropriation des espaces publics promulguée par la résistance culturelle. La fête spontanée devient l’extension du style de vie autosuffisant.
Le pouvoir médiatique maîtrisé
C’est précisément l’immersion de la liberté dans les espaces fermés urbains, créant des “situations” uniques, qui intéresse aujourd’hui les médias. Le mouvement exploite le besoin de divertissement sur fond de transgression. Il combine habilement à la fois le second degré de la pop culture et la consciencieuse prévisibilité de la politique.
Lancés à Londres en 1998, les Big Brother Awards sont dans cette mouvance. Imaginé par l’organisation anglaise Privacy International, ce concept est inspiré du fameux 1984 de George Orwell, et repris depuis dans une douzaine de pays européens. Une cérémonie réunit un jury citoyen composé de juristes, journalistes, et militants des Droits de l’homme pour attribuer des Prix Orwell à ceux qui se distinguent par leur mépris des Droits de l’homme et du respect de la vie privée. Sur le principe de la transgression, ces parodies de remises de prix conventionnelles se diffusent sur le Web, autant que les pratiques qu’elles dénoncent.
Simplifié, médiatisé, politisé
Le message est caricaturé, pour être repris sur tous les écrans et diffusé auprès d’un large public. Cette simplicité assure aussi la clarté du discours politique, sans risque d’être détourné ou instrumentalisé. Un arbre planté au milieu de l’autoroute contribue à faire avancer le message politique. Les sujets ainsi portés dans le débat public peuvent arriver dans les sphères politiques.
Un bon nombre de mouvements activistes ont démontré leur capacité à se faire entendre de façon festive, grâce à la communication virale sur Internet, et à développer par la suite un discours construit. Hakim Bey le disait dans son ouvrage intitulé TAZ, Zone Autonome Temporaire (Autonomedia, 1991): «Le Web n’est pas une fin en soi. C’est une arme.»
Cette thèse a largement été reprise par les activistes, comme les principaux mouvements de désobéissance civile. Quelle que soit leur taille, ils sont en mesure de peser dans le débat public international.
Rédacteurs :
Antoine Gautier, Nantes France
Emmanuel Lemoine, Nantes France