FRANCE | Ariel Kyrou, entre réalite et fiction : "L'information n'existe plus"

14/06/08 | Charles Ayats

Il se définit comme étant un “agitateur multi-casquettes” et ne mâche pas ses mots. Rencontre avec Ariel Kyrou, qui nous explique comment, selon lui, la fiction a aujourd’hui largement pris le pas sur la réalité.

Ariel Kyrou
Clé
Nantes France

Que pensez-vous du récent battage médiatique autour de Mai 68?
Ariel Kyrou : Ce n’est, le plus souvent, qu’un grand bol de fumisterie. On nous ressort les vieilles figures qui, déjà, étaient à la traîne, ces crétins en costume Mao devenus histrions religieux ou chancres de ladite démocratie libérale. Franchement, entre Benny Lévy, Millner et Kouchner, il y a de quoi frémir.
Mai 68, moment de folie immédiate, vécu dans l’instant, ne doit rien aux récupérateurs Mao, communistes révolutionnaires ou même cégétistes, et tout à une horde d’inclassables fêtards disparus de l’horizon de journalistes grabataires ou sans mémoire. Quant aux références véritables, celles qui ont creusé le lit de l’orgie soixante-huitarde, il serait temps de les ausculter, eux, ces grands absents des médias : Wilhelm Reich, Henri Lefebvre, Castoriadis et le groupe Socialisme et Barbarie, et puis bien sûr Raoul Vaneigem, dont le livre, Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, a été la source de bien des slogans des murs de Mai 68...

L’information n’est-elle pas gangrénée par du “Storytelling”, le récit d’histoires?
L’information n’existe plus, au grand dam de ses prêtres qui l’adorent d’autant plus qu’ils la confondent avec la donnée brute... Où que se porte mon regard, je ne vois plus rien de l’ordre de l’information. Elle n’est désormais qu’une fiction de plus. Sa prétention au vrai? Elle ne peut plus être qu’une feinte d’indécrottable romantique... ou un mensonge de plus! Je me demande même s’il ne faudrait pas mieux parler de la “traite de l’information” comme on parle de la “traite des blanches” ou de la “traite des vaches”. Le “Story telling”, au fond, n’est qu’un mot pour signifier la guerre des imaginaires, ou pour capter les imaginaires de chacun par une multitude de fictions ne pouvant plus prétendre au “vrai” malgré les apparences que chacun tente de faire subsister de l’ancien monde.

En quoi l’activisme par “correction d’identité” des Yes Men peut se percevoir comme un héritage de la pensée situationniste?
Au sens le plus littéral du terme, les impostures des Yes Men sont de pures créations de “situations”, des moments volés à notre triste réalité. Ce sont des performances dont la matière première serait ce réel que l’on souhaite démonter, décrypter, voire transformer. Par ailleurs, il y a quelque chose de l’ordre du détournement dans l’activisme des Yes Men. Il s’agit d’un jeu de sens et de non-sens : je me mets dans la peau de celui qui m’exaspère, de la multinationale qui m’exploite, je m’imprègne de ses tics, de ses valeurs et son cynisme plus ou moins avéré, puis je les exacerbe, je les pousse jusqu’à l’outrance... Bref, je pratique une sorte de sampling de réalité contemporaine, pour mieux vilipender cette immense pièce de théâtre, laboratoire à ciel ouvert qui nous fait office de monde.
Je n’aime pas le terme de “pensée situationniste”. En revanche, oui, il y a comme un héritage critique, direct et indirect, entre les mots de l’Internationale Situationniste et les actes des Yes Men, qui ont cet immense avantage de mettre en pratique leurs idées, leurs détournements.
Après, il y a sans doute une vraie différence : les Yes Men, qui mettent en pratique bien plus qu’ils ne théorisent, ont d’ores et déjà assimilé un monde intégralement fabriqué, au sein duquel les critères de “vrai” et de “faux” ne sont plus opérationnels, comme si l’important n’était plus de préserver la vérité, ambition désespérée de Guy Debord, mais de faire surgir le “juste” au filtre d’un jeu de mensonge assumé, répondant lui-même au mensonge de l’adversaire qu’il s’agit de déshabiller par l’imposture.

Dans votre dernier essai Paranofictions, traité de savoir vivre pour une époque de science-fiction, quelle place est laissée à la véracité de l’information?

Elle est faible. Je rêverais, à l’instar de Simone Weil, pouvoir faire de la quête de vérité ma profession de foi. Mais je ne peux pas, ou en tout cas pas sur ce sujet de la presse. Le fait ne peut qu’être vécu ou perçu. Simplement perçu, il est passé au filtre du journaliste, lui-même obtenu, comme le mauvais café, par un laborieux travail de filtrage, qui a pour nom “cible”, “attente des lecteurs”, “ligne éditoriale”, et dont les oukases sont intégrés par le journaliste comme un dogme irrépressible. L’information ne peut être vraie. Cette prétention est morte. En revanche, et c’est ce que je tente de montrer dans Paranofictions, elle peut être juste et honnête. En tout cas, j’ose espérer que cette immense ambition, elle, n’est pas encore en train de pourrir dans son cercueil plein de vers (qui ne sont pas de poésie)...

Rédacteur :
Charles Ayats, Nantes France